Une histoire des amours

07 juillet 2018

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Le soleil de juin assommait le petit groupe réunit à la terrasse d'un café, sur une place d'une ville de province, surplombée par une basilique dont chaque sonnerie les arrachaient à leur état léthargique. De l'extérieur, on ne voyait qu'une bande de quatre garçons, probablement vers le milieu de leur vingtaine, sans signes particuliers. Ils ne se ressemblaient pas vraiment, et pourtant il y avait quand même un genre de similitude entre eux. Peut-être était-ce seulement dû au fait que tous souffraient d'une gueule de bois monstrueuse. L'un était plus élégant, l'autre plus avant-gardiste, le troisième avait des lunettes rondes et le dernier se démarquait principalement par sa grande taille et son air de débarquer totalement.

- Alors, on y va ?

C'est A. qui a parlé. Il a l'air un peu plus réveillé que les autres, et c'est le seul qui, malgré son quart de siècle, semble avoir gardé une légèreté un peu adolescente. Peut-être que c'est du à son T-shirt coloré et au gros casque audio rouge qu'il porte autour du cou. Le genre d'attirail qui signale un créatif – ce qu'il est effectivement.

- Oui. Mais je continue à penser que c'est une connerie.

B. a l'air d’être le plus vieux, mais c'est faux - C. le dépasse de deux ans. À 26 ans, il est dégarni, et un peu bedonnant ; c'est aussi le seul à porter une chemise. Dans son attitude, quelque chose cloche, et on le sent mal à l'aise, un peu taciturne. A. lui lance un regard hostile.

- Personne ne t'oblige à venir.

- Ouais. Ouais, c'est clair.

On n'imaginerait pas C. être vindicatif, mais le ton sur lequel il a parlé ne laisse aucun doute sur son manque d'affection pour B.. C'est celui aux lunettes, et au visage anguleux, un garçon efflanqué à l'air doux, un peu perdu dans son T-shirt rayé.

- Tu sais très bien ce que je veux dire. J'ai envie d'y aller. Mais c'est une belle connerie.

- La connerie, c'est que vous vous incrustiez. Elle va flipper en nous voyant débarquer à quatre alors qu'elle n'attendait que moi.

- Et moi ! - c'est le quatrième, le grand paumé, qui jusque-là semblait se foutre éperdument de la conversation. Elle avait dit que je pouvais venir si je voulais.

- . Tu parles, qu'elle t'attend. En permanence, elle t'attend. Mais je pense pas que tu devrais y aller. Tu la connais, elle va s'imaginer des trucs. Elle va péter un plomb.

- Elle se débrouille déjà très bien toute seule pour trouver des raisons de péter un plomb. Et puis c'est passé tout ça, elle a du se trouver une cinquantaine d'autrichiens à qui casser les couilles pour m'oublier. On est amis, maintenant.

- Non, moi je suis son ami. C'est moi qui me tape ses sautes d'humeurs depuis dix ans. Vous, certes, vous vous l'êtes tapé, en fonction du cycle de la lune elle décrète qu'elle vous apprécie ou non, mais c'est pas sur vous qu'elle compte pour la ramasser quand elle a fait une connerie. Alors si un de nous peut se permettre des pronostics sur sa réaction, c'est pas toi.

A. et D. sont amis, meilleurs amis, depuis des années. C'est pourquoi il y a cinq ans, quand D. a quitté Z. deux fois de suite, il a été un peu compliqué pour notre jeune homme de prendre parti. Il est suffisamment intelligent pour avoir rapidement compris qu'il serait bien mieux pour lui de ne pas choisir l'un ou l'autre, et de les laisser se débrouiller entre eux, tout en prenant régulièrement Z. dans ses bras pour lui expliquer qu'en aucun cas il ne s'agissait de l'homme de sa vie et qu'elle n'aurait aucun soucis à l'oublier rapidement en se trouvant un nouveau spécimen. Charnellement, il avait presque eu raison, puisqu'elle se consolait deux jours après dans des bras autrement plus musclés que ceux de D.. Sentimentalement, elle vivait avec un fantôme malgré les années. Trois, maintenant. Peu, mais en portant continuellement cette absence, c'était long, très long. Surtout depuis que la haine était partie et que la tristesse était venue la remplacer. Ils devaient tous les deux beaucoup à A., car il avait réussi à les protéger de pas mal de dégâts. Sans dire de mal de son ami, il a pourtant presque réussi à empêcher la fureur de Z. - et la fureur de Z. était quelque chose à éviter par dessus tout, puisque du haut de son mètre soixante-deux et demi, elle était capable d'utiliser ses poings et ses genoux, mais également de sortir de vieux dossiers douloureux. Le fait qu'elle ait décidé de s'enfuir à Vienne de manière définitive a également contribué à préserver D., contre qui elle avait prévu plusieurs plans d'action afin de détruire totalement sa santé mentale et physique si jamais elle avait du rester dans la même ville que lui. A. pensait qu'elle n'aurait jamais eu le cran de les mettre en œuvre, mais la connaissait suffisamment bien pour savoir que ce qu'il pensait à propos d'elle pouvait à tout moment se révéler faux. Surtout quand cela concernait ses plans d'anéantissement.

Pour A., aller la voir était devenu un pèlerinage annuel. Ils pouvaient aussi se voir quand elle rentrait dans sa famille, une ou deux fois par an, lui n'ayant pas quitté leur région d'origine, mais cette semaine à Vienne, c'était devenu leur tradition, un moment où il pouvait la côtoyer sans avoir peur en permanence qu'elle aille, ivre, agresser l'un de ses amis ou collaborateurs pour une raison tout à fait incompréhensible. Une tendance qu'elle avait commencé à développer précocement – déjà au lycée, période à laquelle il l'avait connue, c'était une bombe à retardement, assez talentueuse pour anéantir son réseau social sous des prétextes absurdes. Ses amis devaient souvent s'armer de patience pour la supporter, et lui passaient pas mal de choses qui venant de quelqu'un d'autre auraient été une raison de rupture.

 

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2 -

Quand on la présente comme ça, on pourrait se demander ce qu'un garçon plutôt équilibré et bien intégré socialement comme A. trouvait à cette fille qu'il avait entendu à plusieurs reprises qualifier de sociopathe – il ne donnait d'ailleurs pas raison à ses interlocuteurs. Bizarre, impulsive, peut-être, mais sociopathe, absolument pas. Sociophile, même, un peu trop souvent D'ailleurs, depuis Vienne, elle est bien plus calme (selon la jolie formulation de D., elle était en France un animal sauvage, et Vienne en avait fait un chaton. Nous verrons par la suite qu'il a depuis remanié cette opinion). Obligée de compter sur elle-même car presque incapable de se faire de vrais amis qui la soutiendraient envers et contre tout, elle n'avait plus la possibilité de foutre une soirée en l'air pour l'amusement tout en sachant que son entourage rattraperait le coup derrière et n'oserait pas lui faire de réflexions – sauf A. bien sûr, mais elle avait fini par s'y faire. Il savait qu'elle pouvait subitement se mettre à le détester quand il lui reprochait son attitude, mais qu'elle s'en voulait dans les minutes qui suivaient. Il savait que la plupart du temps, elle était trop extrême pour être prise au sérieux, et qu'il devait attendre qu'elle revienne à elle-même en n'écoutant pas trop ce qu'elle lui racontait dans ces moments là. Il savait quand, durant ces monologues, il fallait répondre par oui ou par non, et c'était suffisant pour les deux.

En dehors de ses sautes d'humeur, Z. était une personne fréquentable. Dans ses bons jours et quand elle n'était pas alcoolisée, elle était cultivée, vive d'esprit et enthousiaste. Elle savait écouter et apprécier la folie chez les autres, une qualité indispensable pour fréquenter les quatre individus dont il est question. Elle aimait la vie, elle était la vie, et cette énergie dont elle irradiait parfois faisait oublier à A. tout le reste, les innombrables crises et les moments où, vraiment, il se demandait pourquoi il considérait ce petit monstre égoïste comme sa meilleure amie. Et puis, elle était très jolie. Vraiment très jolie. Bizarrement, il savait que c'était l'une des raisons pour lesquelles il continuait à l'apprécier autant. Un peu négligée, pourtant, mais cela aussi faisait partie de son charme.

Négligée, peut-être, mais son apparence était pourtant l'un de ses centres de préoccupation. Je pourrais même dire qu'on ne peut pas saisir Z. sans parler de son apparence. L'attraction que l'on devine exercée par elle sur les protagonistes que nous découvrons ici pourrait amener à imaginer que notre jeune première est formidablement belle, ce qui serait une déformation de la réalité, et qui ôterait finalement beaucoup du charme de ce personnage. Car justement, belle ne serait probablement pas le premier mort qui viendrait à l'esprit si il fallait un adjectif pour décrire Z.. Laide non plus. Encore que la juger laide selon les canons de beauté actuels aurait un certain sens.

Son corps est beau, il n'y a aucun doute possible là dessus. De taille moyenne, légèrement ronde, suffisamment peu pour ne pas se démarquer, mais assez pour exciter l'autre sexe par des atouts dits féminins. Elle n'est pas qu'un corps, mais elle est clairement un corps. Elle aime sa stature, elle aime sentir son corps autour d'elle, car c'est comme ça qu'elle se sent pleinement vivante – et particulièrement bandante. Son corps est beau comme la version réduite d'une statue de déesse antique, quand la mode n'était pas encore à la maigreur. Plein, fort, mais les attaches fines et délicates. Très blanc.

En contraste avec ses formes rondes, son visage est plus anguleux. Ses pommettes sont marquées, et son nez présente une légère bosse qui accentue l'effet tranchant de son profil. De beaux yeux et de jolies lèvres, posés dans un visage étrange. Un peu trop altier en comparaison du corps. Ce contraste est piquant : le visage a une élégance racée, le corps est sauvage et voluptueux. Sur un corps fait pour le plaisir, le réclamant en permanence, on a posé un visage de femme digne. Quand il est fermé, l'air qu'a cette tête posée sur un long cou qu'elle tient très droit la fait souvent passer pour méprisante – une attitude pouvant également se révéler excitante, puisqu'elle suggère malgré elle de se l'imaginer dans une position qui briserait le maintien de cette colonne vertébrale trop hautaine.

Et puis elle sourit, et devient jolie. Heureusement, cette transformation miraculeuse intervient des centaines de fois par jour. Un sourire sincère, mais qui passe souvent pour enjôleur. Z. a, comme de nombreuses personnes de son sexe, été élevée pour plaire, en particulier au public masculin. La plupart du temps, elle en joue, et se croit heureuse et épanouie en tant que fille au sourire auquel personne ne peut résister. Elle a l'impression de posséder un ascendant, un pouvoir sur les autres. C'est une histoire triste, et si commune : cette pseudo-supériorité a plutôt tendance à la desservir, suggérant aux autres de s'arrêter à ce premier aspect d'elle, et à voir en elle une jolie potiche.

Dans un premier temps, elle avait haï son physique. Il ne correspondait pas aux normes, elle n'était pas assez grande, pas assez mince, il y avait toujours une chose qui venait la dégoûter d'elle-même. Puis, probablement quand les garçons avaient commencé à s'intéresser à elle, elle avait pris conscience du fait que tout, chez elle, n'était pas bon à jeter, et qu'elle avait en elle un charme qui pouvait palier à ses défauts. Étrangement, ça ne lui a pas servi à s'aimer. Au contraire : au lieu de prendre ce qui était objectivement une bonne nouvelle comme quelque chose qui lui servirait à avancer dans la vie en se détestant un peu moins, elle avait décidé de s'en servir comme d'une vengeance, contre tout ceux qui ne l'avaient pas regardé, contre toutes les réflexions qu'on lui avait faites. Mais comme les coupables n'étaient plus sous sa main, elle s'en servait pour attaquer ses nouvelles rencontres, comme par réflexe, pour se défendre contre un danger qui ne la menaçait pourtant pas. Elle n'a pas décidé du jour au lendemain d'aller anéantir tous les gentils types qui croiseraient son chemin, mais après des années à ne pas oser s'approcher des hommes par peur d'être repoussée, elle comptait simplement profiter de son charme pour voir du monde, s'amuser un peu, découvrir ce que le genre masculin avait à lui apporter.

Au lieu de considérer le fait d'être jolie comme simple un atout, c'était devenu une fin en soi, et parfois un moyen d'obtenir plus facilement ce qu'elle désirait. À l'époque, nous sommes à peu près au moment du lycée, elle vient de rencontrer A. et c'est peut-être parce qu'il lui dit souvent qu'elle est jolie qu'elle commence à y croire un peu trop, et le quitte, elle ne saurait pas trop expliquer pourquoi. C'est un mécanisme intime et inconscient qui s'est lentement mis en marche.

À l'époque, elle ne savait pas quoi faire de sa vie. Elle n'avait aucun talent, aucune ambition, elle n'aimait pas grand chose. C'était du moins ce qu'elle pensait d'elle la plupart du temps : selon ses amis, c'était une personne curieuse et cultivée, avec un goût affirmé pour la littérature et la musique. Cette passion aurait pu suffire à en faire un être humain tout à fait viable et heureux, mais elle avait décidé que le bonheur se trouvait ailleurs que dans l'accomplissement personnel. Rien de ça ne lui paraissait suffisant pour palier le vide en elle qu'elle pensait dû à l'absence d'amour dans sa vie. Encore un mythe qui lui avait empêché de s'épanouir. Un jour, le prince charmant viendrait et donnerait un sens à sa vie – même petite, elle était déjà suffisamment cynique pour ne pas exprimer clairement cette pensée, et ne voulait en aucun cas en faire un but de sa vie, mais quelque part elle espérait. Son prince charmant n'était pas le plus beau ni le plus brillant (elle était d'ailleurs beaucoup trop jalouse pour tolérer un prince charmant de ce genre), mais il était celui qui lui ferait oublier qu'elle était elle-même, qui lui apprendrait à aimer ce qu'elle était parce que lui l'aimerait plus fort qu'elle n'avait jamais su s'aimer elle-même. Ils l'avaient tous aimé si fort, si fort. Et son amour propre n'était toujours pas venu.

Les mensonges qu'on fait aux petites filles sont destructeurs. Elle s'acharne souvent à tenter de correspondre à un idéal qu'elle n'atteindra jamais, en passant par des choses anodines et qui pourtant reflètent cette aliénation – porter une belle robe, avoir du vernis à ongles et des chaussures à talons, et le sourire, toujours le sourire. Sans prendre le temps de se regarder sincèrement et de réfléchir à ce qu'elle est. Son apparence est une arme contre les difficultés de la vie, ou du moins le croit-elle.

Elle commence à voir que ce pouvoir est à double tranchant. Elle est une étudiante douée dans son domaine. Pourtant, à force d'offrir son sourire à tout le monde, des rumeurs apparaissent régulièrement. Elle aurait couché avec tel ou tel professeur pour obtenir une si bonne note, pour avoir son année, pour tout et n'importe quoi, la raison ne peut pas simplement être qu'elle est douée d'un minimum de cerveau. Non, pas de pardon pour les jolies filles. Pour être respectée dans son travail, elle tente parfois de venir fringuée n'importe comment, cachée derrière ses lunettes de vue. Encore une fois, son sourire la trahit. Parce qu'on lui a apprit qu'il était malpoli de tirer la gueule, les gens pensent toujours qu'elle tente de les séduire ; la plupart en sont enchantés, et les autres étudiants se sentent lésés. Il serait illogique de la plaindre : elle obtient de bons résultats, les gens l'apprécient, et en plus, elle est « plutôt pas mal ». Mais elle reçoit des attaques permanentes. Même de C., qui l'aime éperdument. Souvent de C. Elle l'avait détesté à chaque fois qu'il lui avait dit ça. Elle avait envie de le frapper et de partir et de ne plus jamais lui parler, et quelque part elle savait que ça lui donnerait raison, que ça voudrait dire qu'elle était à court d'arguments, mais ce de quoi elle était réellement à court c'était de confiance en elle, puisque même C. qui était amoureux d'elle ne la trouvait pas brillante. Mais si ma chérie, tu es brillante, mais enfin regarde quand même, c'est bizarre cet homme qui te soutient autant, oui tu travailles et je le vois, mais quand même, bien sur que non il ne te ferait pas autant de compliments sur ton travail si tu n'étais pas aussi jolie, enfin réfléchis, il fait ça pour les autres ? Mais oui, je te vois travailler tous les soirs, mais quand même – discussion sans fin jusqu'à ce qu'elle pleure ou lui hurle dessus – destruction du couple.

Elle évolue dans un monde bien triste. Elle n'est pas exceptionnelle, loin de là, mais le peu qu'elle a, il aurait fallu que d'entrée de jeu, on lui fasse ressentir que ça serait tout ce qu'elle aurait, tout ce à quoi elle pourrait prétendre, et l'entretenir, le développer. Maintenant, c'est trop tard, elle sait qu'elle a loupé un certain coche – ce moment où elle est devenue belle et bête.

A. ne comprend pas non plus ce problème, et surtout en quoi il s'agit d'un problème. Il ne sait pas vraiment ce qu'il pense du cerveau de Z. Enfin, évidemment, il la trouve intelligente. Une certaine forme d'intelligence. En fait, elle passe son temps à le stupéfier, un coup par son intelligence, un coup par sa bêtise. Dans ces deux domaines, elle est capable d'être virtuose, de manière tout à fait aléatoire. La stupidité, elle la réserve surtout à ses rapports humains. Il sait par exemple qu'elle est capable de lui faire un coup atroce, sans lui donner d'autre raison que « t'as fait un truc qui m'a pas plu ». Des trucs qui ne lui plaisent pas, il y en a des tas. Plusieurs fois, elle a dragué des personnes qui plaisaient à A., parce qu'elle trouvait que A. ne lui accordait pas assez d'attention en leur présence. Bizarrement, homme ou femme, c'était elle qui emportait le morceau. Il n'était pas vraiment capable de lui en vouloir. Elle allait le voir quelques jours après, et lui disait qu'à propos de l'autre soir, elle n'avait agit que par colère, par jalousie, et admettait ouvertement son envie d'alors de le blesser, et il n'y avait pas tant le remord d'avoir fait mal dans ce qu'elle disait mais plutôt la peur de se faire engueuler, et il lui pardonnait, parce que finalement il savait bien que la seule personne qui avait été blessée, c'était ce petit animal. C'était des moments d'égarement qu'il fallait s'empresser d'oublier. Il en concluait qu'humainement, elle pouvait se montrer franchement conne.

Cependant, elle avait un charme auquel il continuait, des années après, à ne pas être insensible. A. l'avait aimé, comme on aime à dix-sept ans, éperdument puis plus du tout. En l'espace d'un mois de relation, ils avaient expérimenté toute la palette des émotions amoureuses. Un grand n'importe quoi qui l'avait laissé avec une difficulté à faire confiance aux filles, et un goût prononcé pour celles aux cheveux courts et aux attitudes addictives limites (car au lycée, Z. faisait partie de ces personnes borderline qui flirtaient avec l'alcool un peu trop souvent. Il détestait les gens bourrés, mais en même temps ne pouvaient s'empêcher d'y voir une autre Z.à sauver, comme si le fait qu'il ait raté avec la première le poussait à réitérer l'expérience).

Cet amour avait mué en un sentiment bien plus noble et stable : quelques années après, ils avaient réalisé qu'ils étaient amis. Alors, bien sur, ils n'avaient plus jamais envisagé d'avoir un jour des rapports sexuels ensemble – ils ne l'avaient pas fait au lycée, ils ne le feraient pas, et cela permettait à leur amitié d'être chaste, un concept qu'elle avait pourtant d'habitude énormément de mal à appliquer. Mais il ne pouvait pas s'empêcher d'aimer la prendre dans ses bras ou caresser ses cheveux quand elle avait un moment de tristesse. Une sœur pour laquelle ses sentiments tendres auraient été un peu confus.

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3 -

Ayant présenté dans les grandes lignes celle qui sera notre protagoniste féminine, revenons aux quatre garçons sous le soleil tapant. On pourrait se demander comment ces quatre garçons d'horizons divers, se manifestant, pour certains, comme nous en avons déjà été témoins, une franche hostilité, peuvent se retrouver un jour d'été à la terrasse d'un café, sur le point de partir en vadrouille à la recherche d'une fille qu'ils ont tous un jour aimé, sous prétexte qu'ils s'ennuyaient un peu trop.

Comment cette idée leur est-elle venue ? Peut-être que le hasard les a fait se retrouver à une fête, où ils ont tous trop bu – même D., qui pourtant avait arrêté de boire depuis quelques années. C'était sûrement un soir d'exception. Peut-être qu'ils ont trouvé la coïncidence amusante et ont décidé d'en profiter. Ou peut-être même qu'ils sont si nostalgiques d'elle qu'ils ont créé un club d'ex-petits amis, et se retrouvent une fois par mois pour boire en évoquant les souvenirs de cette charmante créature. On ne le saura pas. La situation initiale, c'est cette journée trop chaude. Le reste est laissé à l'imagination du lecteur ou de la lectrice, afin qu'il puisse également imaginer les amours de sa vie entreprendre le long chemin qui les mènera à lui ou elle. C'est donc, en plus d'une étude sociologique, un manifeste pour le droit au fantasme. Si je décide que Z., qui a quelques points communs avec moi, n'a pas évolué depuis son adolescence, et que ces garçons qu'elle a tant aimé, qu'elle aime toujours autant, d'ailleurs, puisqu'elle collectionne d'une certaine manière ses sentiments, ce qui lui permet de garder éternellement de la tendresse même pour les plus connards d'entre eux, si je décide qu'ils l'aiment encore, pas exactement comme avant, mais qu'ils l'aiment, j'en ai bien le droit.

Alors ils sont là, tous les quatre, beaux comme au premier jour, quand à savoir exactement de quel premier jour il s'agit, je me le demande bien. La première fois qu'ils me sont apparus, à moi qui les ai créés ? La première fois que Z. les a vu ? La première fois qu'elle les a réellement vu, en les aimant ? Car il faut bien différencier les différents premiers moments où l'on voit les gens. Par exemple, quand elle a vu A. pour la première fois, elle n'avait d'yeux que pour le type qui était en train de les présenter : elle ne l'a pas vu. Puis un jour il l'a pris dans ses bras. Elle l'a vu. Il sortait des coulisses et devenait acteur. C'est une sensation magnifique, quand après des jours, voire bien plus, à côtoyer quelqu'un, nous le voyons soudain rentrer sur la scène de notre vie. D'autant plus merveilleuse quand on capte dans le regard de cette personne qu'elle brûlait d'envie de venir dire sa réplique, peu importe d'ailleurs sa longueur ou son importance, qu'elle ne connaît probablement pas encore, que vous ne connaissez pas encore, que seul le grand metteur en scène connaît, et encore, peut-être qu'en réalité il nous laisse improviser et se fend bien la gueule. Dans le cas de la brève histoire de Z. et A., il a en tout cas du déchaîner ses forces créatrices, pour en faire baver un maximum à ces deux adolescents qui ne demandaient pas grand chose, juste un petit sentiment réciproque qui leur permettrait de se vanter devant les copains et l'éventualité d'une première expérience sexuelle qui si elle s'était déroulée entre eux aurait probablement dirigé leur vie future sous de bien meilleurs auspices. Mais il n'en fut rien, et leurs conflits non réglés sur l'édredon leur ont étrangement permis de devenir, des années plus tard, amis, voire inséparables – distance géographique exceptée.

Les histoires la liant à ces différents garçons sont totalement différentes. Tout en reproduisant un schéma – elle finissait invariablement par s'enfuir avec le premier venu, le second dans le cas d'une histoire sérieuse comme celle avec C., peut-être par peur de l'engagement, par peur de l'ennui, peut-être simplement parce qu'elle était un peu folle et qu'elle avait peur quand tous ils finissaient par la connaître suffisamment pour l'aimer malgré cela. Ce qui était sur c'est que son amour ne disparaissait jamais ; d'une manière ou d'une autre, des années plus tard, elle était toujours heureuse de revoir les hommes qui avaient jalonné sa vie. Elle avait paradoxalement fui à Vienne pour se retrouver loin d'eux, mais était toujours ouverte à renouer le contact, même avec B., qui si il avait encore du mal à l'admettre, l'avait pendant une longue période discrédité auprès d'à peu près toutes les personnes qu'il rencontrait. Elle était incapable de ne pas pardonner. Et c'est peut-être pour ca que, dans ses histoires diverses et variées, mais toutes malheureuses, ils avaient été incapables de ne pas lui pardonner.

Des histoires diverses et variées. Prenons par exemple C. C. est sa plus longue histoire d'amour. Ils sont restés deux ans ensemble. Deux ans, cela peut paraître peu, mais à 21 ans, c'est toute une vie qu'ils avaient construit. Un avenir envisagé ensemble – des enfants peut-être, un jour. Ils ont même vécu ensemble. Ils partageaient un quotidien doux et drôlement poétique : il la faisait rire, elle était sa muse, ils faisaient véritablement l'amour, et tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Elle l'a quitté du jour au lendemain, pour des raisons qui sont à ce jour restées obscures pour lui – en réalité, c'est un secret de polichinelle : tout le monde sait très bien qu'elle a, encore une fois, réalisé qu'une relation monogame ne lui convenait pas et ne lui conviendrait jamais. Elle l'aimait, pourtant. Mais son instinct charnel est bien plus fort que le reste. Et puis, elle n'est pas le genre de personne à résister à ses pulsions pour faire plaisir à quelqu'un, même quand elle aime ce quelqu'un depuis deux années. Aimer, ou se donner l'illusion d'aimer. Il est difficile de faire la différence entre ces deux démarches quand on en vient à la plupart des personnes. Aimer pour ne pas être seul, aimé pour être aimé, aimé pour se sentir meilleur ; l'amour pur et vrai est difficile à reconnaître. D'autant plus difficile, qu'on pense toujours aimer correctement. Aimer plus que tout, aimer gratuitement, être prêt à se donner entièrement. Ce n'est pas un mensonge, mais ce n'est pas une vérité. Lui non plus, il n'avait pas réussi à l'aimer réellement. Il était amoureux d'elle, clairement, et n'avait jamais pu l'oublier. Mais il était amoureux du visage qu'elle lui avait présenté pendant toute la durée de leur relation. Les rares fois où elle perdait son masque, il prenait ça pour des moments où son cerveau allait vagabonder dans des régions inconnues, et attendait simplement qu'elle lui revienne, qu'elle lui offre à nouveau un sourire paisible et une énergie enfantine, qu'elle soit celle qu'il aimait, et pas celle qu'elle était.

Cela ne veut pas dire qu'il ne l'aimait pas ou qu'il l'aimait mal, ni qu'elle était un monstre dissimulant tout afin d'attraper des hommes plus sensibles que les autres. En réalité, ils s'étaient raté. Elle non plus, elle ne l'avait jamais vraiment saisi. Et pourtant, quand elle lui disait qu'elle l'aimait, quand il lui disait qu'il serait toujours là, ils étaient honnêtes.

On se trompe sur le concept de la promesse. Promettre, c'est croire plus que tout, au moment où on prononce le mot fatidique – promis, et toutes ses déclinaisons - , en ce qu'on dit. Rompre une promesse, c'est oublier qu'un jour, on a prononcé ces mots. Entre ces deux moments, il faut tout faire pour la tenir, tant qu'elle est importante. Oublier une promesse est probablement la chose la plus humaine du monde. Mais tant qu'on y a cru de toutes nos forces d'humains, la promesse a quelque part été tenue. Dans le cas de C. et Z., rompre leur pacte d'amour serait de nier qu'ils ont un jour imaginé une vie ensemble, un appartement bien placé dans un quartier un peu bobo et dans une ville plus grande, des enfants. Cette relation n'était pas un mensonge ; le mensonge, c'était la personnalité qu'elle avait construite pour lui, par amour, pour l'amour. Avec du recul, c'était une erreur. Le problème de cette histoire, c'est qu'à cette heure-ci, avant de partir la rejoindre, il ignore encore qu'il a été trahi. La trahison physique, il s'en doute, il peut l'oublier. Mais qu'il a aimé un fantôme, le fantasme d'elle-même dans lequel elle l'a piégé, ou dans lequel lui-même s'est piégé, ce n'est pas qu'il refuse de l'admettre, c'est qu'il ne peut pas le concevoir. Elle a à de nombreuses reprises essayé de lui montrer à quel point elle était foutue, un peu pour le provoquer, pour voir jusqu'à quel point il resterait avec elle, un peu pour lui montrer ce qui se passait réellement derrière sa frange de petite fille. Rien à faire. Elle en a d'ailleurs rapidement conclu qu'il ne l'aimait pas assez pour réellement capturer son essence. C'était évidemment une conclusion stupide : il ne l'aimait pas comme elle avait envie d'être aimée, mais indéniablement, aucun homme ne l'avait aimé autant et aussi longtemps, aimé au point de devenir complètement aveugle.

L'amour le rendait peut-être un peu con. D'ailleurs, il est toujours aussi fou d'elle : dans sa poche droite, il y a une petite boîte. Dans cette boîte, une bague. Vienne, c'est pour lui l'occasion de se jeter à l'eau, enfin. Les autres ne sont pas au courant, même si parfois ils s'inquiètent du regard qu'il a quand il parle d'elle. Il sait qu'il est sur le point de faire une action complètement stupide et désespérée, mais il compte sur la beauté et l’héroïsme du geste, et un peu sur l'effet de surprise. Oui, de surprise : il espère que Z. deviendra sa femme sur un malentendu. Plutôt : il espère qu'elle lui tombera dans les bras en déclarant qu'elle n'a jamais cessé de l'aimer, mais reste réaliste, et pense plutôt qu'elle acceptera par erreur et se rendra compte progressivement qu'il est l'homme de sa vie. Un peu con. Mais l’héroïsme ne s'embarrasse pas de réflexion.

Bizarrement, il n'a pas été une pauvre âme en peine depuis sa rupture avec elle. Il a même eu deux petites amies, avec qui les choses se sont plutôt bien passé. Ce plutôt bien, c'est ce qui ne va pas : juste insuffisant pour remplacer Z. . Il a arrêté de souffrir activement depuis trois ans, leur rupture remontant à cinq ans. Ne plus souffrir activement, ce n'est qu'une manière de dire qu'il douille encore, mais en douceur. Il ne pleure plus tous les soirs, il ne pleure même plus du tout, il ne la harcèle plus, il n'en a même plus envie. Mais de temps en temps, il y pense, et alors il se sent doucement mélancolique. Je ne sais pas si il est réellement amoureux d'elle. Ce n'est pas l'amour passionné que, nous le découvrirons par la suite, Z. porte à D. (grand bien lui en fasse : cette manière d'aimer est certainement la plus épuisante, et jamais C. n'aurait réussi à la supporter) ; c'est une espèce de grande vague romantique qui lui vient quand il se souvient d'elle et de tous les beaux moments passés ensemble. Il aime son souvenir, ce qu'ils ont été. Il n'a aucune idée de ce qu'elle est maintenant – ils s'échangent quelques mails, un café une fois dans l'année, où ils échangent des banalités. Plusieurs fois, il a eu envie d'aller la voir en Autriche. À chaque fois, il a été retenu, il ne sait pas trop par quoi. Pourtant, dans la version officielle, ils sont amis, il aurait donc tous les droits d'aller lui rendre visite. Sûrement, lui sait bien que ce n'est qu'une comédie d'amitié. Qu'il ne peut pas éprouver les sentiments chastes qui mènent à tenir réellement à quelqu'un tant qu'il n'aura pas réglé le problème de son soi-disant amour pour elle.

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II - 1

- Cette fois, on y va.

Et ils se lèvent, mettant en action un nombre impressionnant de muscles, que l'on doit encore multiplier par quatre, le résultat obtenu ferait très plaisir à Z.. Plaisir, et, comme A. l'a très justement deviné, peur. Il ne serait même pas exagéré de dire que si ils lui avaient dit qu'ils débarquaient tous en même temps, elle aurait prétendu que justement, c'est dommage, mais ce week-end elle doit partir, elle a un rendez-vous en Slovaquie, c'est un peu compliqué, mais vraiment la prochaine fois pas de soucis. C'est, pour faire simple, une grande dégonflée. Et pourtant, quand elle rêvasse, elle se dit que ça serait chouette, de les avoir tous autour d'elle, de se faire désirer, de les désirer. Ses sentiments sont surtout, on s'en doute, ambigus à l'égard de D.. Les autres, la relation est claire : A. ami, B. pote, C. amoureux transi qu'elle doit repousser gentiment. D., elle ne sait pas vraiment quelle position elle doit adopter avec lui. Même dans sa tête ce n'est pas toujours très clair. Parfois elle arrive à s'imaginer que c'est tout simplement une mauviette qui a peur de la fantastique histoire qu'il pourrait vivre avec elle, et elle se sent subitement forte. Parfois, elle est une petite chose incapable de vivre sans lui et se dit qu'elle serait capable de devenir l'ombre de l'ombre de son ombre en échange d'un regard. Bref, elle est un peu paumée. Nous pensons tout simplement qu'elle a du mal à digérer d'être, pour la première fois, repoussée, et que ce qu'elle nomme amour fou n'est que l'enfant de sa frustration. Il en reste qu'elle a mal, souvent, très fort. Trop fort. Mais bizarrement, c'est cette douleur qui l'a empêché de faire des conneries ces derniers temps. Il faut croire que malgré tout, une partie de ce qu'elle ressent est réel. D. a été la première personne à la prendre dans toute sa mesure, dans toute sa folie, dans toute sa grandeur et toute sa petitesse, à accepter sa générosité et sa mesquinerie, à tout prendre d'elle, et à tout lui donner. Ils n'étaient pas réellement amoureux, ils n'auraient jamais donné leur vie l'un pour l'autre, et surtout jamais envisagé un avenir ensemble. C'est aussi ca qui a rendu leur relation si belle : elle était forcément éphémère. Ils ne se sont jamais rien promis, pas même la fidélité, ils n'ont pas voulu se donner d'attaches. Et puis quand elles ont finit par venir, car c'est ce qui se passe à chaque fois que deux humains fusionnent un peu trop souvent, ils se sont séparés. Pour lui, simplement : une page de son roman se tournait. Pour elle, le monde s'est écroulé, ses yeux se sont ouverts, et elle a enfin pu le dire : « Je l'aimais ». Peut-être que si elle le lui avait dit plus tôt tout aurait été différent, leur histoire serait devenue une histoire banale et c'aurait été tout ce qu'il aurait fallu pour qu'ils soient heureux, éternellement timbrés, éternellement perdus, mais éternellement ensemble. Plus jamais seuls.

C'est A. qui prend le volant en premier. Il conduit une voiture d'occasion, petite, fonctionnelle. Dedans, un CD de musique électronique. Un seul CD. Inutile de signaler que les garçons ont vite compris que dans le domaine de la musique, il allait être difficile de trouver un terrain d'entente entre eux, alors ça sera celui qui conduit qui aura temporairement le droit d'infliger ses goûts musicaux aux autres. Est-ce que leurs affections sont révélatrices ? Oui, et non. Intemporelle réponse qui permettrait d'introduire une magnifique argumentation sur la base thèse antithèse synthèse. Mais comme ce n'est pas le propos, nous nous contenterons de dire que la musique occupe une part importante de leur vie à tous, et que peu importe les révélations que la mouvance précise de musique qui leur parvient le plus souvent aux oreilles pourrait nous apporter, l'appartenance à la religion commune du son suffit.

A a une conduite calme et désordonnée à la fois. Elle montre son intelligence, son attitude posée, et révèle ce qu'il y a sous le vernis. Rien de bien méchant, mais tout de même, un sacré bazar, une manière d'être bouillonnant à l'intérieur. A. se réveillait souvent tôt. Pas par nécessité ni par goût. Simplement, il se réveillait tôt. Son corps avait fini par s´imposer une sorte de discipline inconsciente, celle-là même qui l'empêchait de boire jusqu'au coma ou de s'ouvrir à une femme jusqu'à ce qu'elle ait la possibilité de le briser. Il l'avait fait une fois, on ne l'y reprendrait plus : l'individu est sensé et sait apprendre de ses erreurs à une vitesse incroyable. Contrairement à Z. qui se traîne les saletés de B. depuis des années (qu'elle lui rend bien, par ailleurs), et croit si fort au pardon qu'elle pourrait repartir à zéro avec l'assassin de son chat (personne n'a tué son chat, c'est une image. Et ça serait peut-être la limite à ne pas franchir, finalement. Difficile de savoir avant de la mettre dans cette situation, et cette digression nous éloignerait trop de notre sujet principal). Ou à un homme, d'ailleurs. Il n'avait jamais été très sûr de ses goûts dans ce domaine.

On pourrait interpréter ce fait de multiples manières et appliquer une psychanalyse de comptoir à tous ses faits et gestes. En réalité, cela ne le perturbait plus depuis longtemps : il était comme ça, il fonctionnait au coup de cœur, et finalement cette conception de l'amour parvenait à s'intégrer à sa vie bien organisée. A. était définitivement le type de personne qu´on aurait pu psychanalyser à loisir, tant son mode de vie était simplement compliqué, ou difficilement simple. Il n'aimait pas perdre le contrôle. Certains auraient trouvé en cela sa banalité ; je dirais plutôt que c'est là que réside son immense force morale. Il savait gagner, et avait la victoire modeste. Pour définir A., on peut dire qu'il est ce qui est le plus loin de Z.. Car il sait se protéger, et en se protégeant, protéger les autres. Il est aussi l'opposé de D : il ne se protège pas par peur. Ou plutôt, il se protège par peur, mais parce qu'il se connaît suffisamment bien pour savoir de quoi avoir peur, tout en étant capable de sortir de ses limites si l'aventure en vaut la peine. C'est un casanier aventureux. Et il conduit comme tel. Z., terrorisée en voiture, pourrait parcourir des kilomètres avec lui.

D'ailleurs, l'un des autres points communs de ces garçons, c'est qu'elle pouvait monter en voiture avec eux. Pourtant, leur style de conduite était tout à fait différent. C. était incroyablement distrait, capable de rouler avec son coffre ouvert et de laisser les clés sur le contact, ou encore de s'enfermer dehors. Pourtant, elle lui avait voué une confiance absolue pendant chaque trajet qu'ils avaient effectué ensemble. L'amour fou. Il faut peut-être revenir sur leur relation pour bien comprendre cette histoire.

Bien qu'il se soit montré plus modéré, sentant peut-être que chez elle les mots allaient souvent bien plus vite que la réflexion, elle proclamait partout qu'elle voulait l'épouser, lui faire des enfants. Comme toujours, lorsqu'elle ressentait des sentiments pour la première fois, elle s'était empressé de les proclamer partout avant qu'ils ne disparaissent, pour se convaincre de leur existence et montrer à la terre entière à quel point sa vie était belle – probablement parce qu'elle aussi pressentait qu'elle ne serait pas capable de tenir la distance. Cette réaction est l'opposé de fuir le bonheur de peur qu'il ne se sauve : embrasser son bonheur de la manière la plus intense possible en sachant pertinemment qu'il ne va pas tarder à se faire la malle. Ça n'avait pas manqué : elle avait subitement voulu rompre, soudainement éprise de liberté, souhaitant redonner à sa vie le coté bordélique qu'elle détestait vivre mais aimait raconter. Un culte de la démonstration qui était probablement né de trop d'années passées à ne rien faire, à toujours être l'amie un peu ronde et un peu moins jolie, suffisamment marrante pour qu'on l'apprécie et qu'on vienne lui raconter ses déboires avec les autres filles. Elle se rattrapait plutôt bien depuis. Bien ou mal, selon les points de vue. Chez elle, tout n'était qu'apparences. Elle aurait sûrement tué père et mère pour avoir un événement dramatique avec lequel se faire remarquer à l'apéritif. L´anecdote ultime. Le goût du sensationnel á n´importe quel prix. En somme, un pur produit de la société de consommation. Á se demander comment ces hommes faisaient encore pour chercher á la comprendre et á l´aimer malgré tout. Enfin, ils ne cherchaient pas à l'aimer, c'est quelque chose qui leur était tombé dessus bien malgré eux, et ils en payaient les conséquences encore des années après. Mais peut-être qu´eux aussi recherchaient ce sensationnel. Souvent, ceux qu'elle choisissaient, ou ceux qui la choisissaient, étaient ceux qui avaient peu vécu, qui bien que souhaitant se poser, vivre une vie calme avec elle, étaient aspirés dans ce tourbillon.

C n'avait pas vraiment connu l'amour avant de la rencontrer. Il avait aimé, mais sans jamais connaître la réciprocité. C'était un garcon timide, contemplatif, qui n'osait pas s'approcher des filles. Loin du cliché du musicien dragueur - car oui, il était musicien de profession, après des années à galérer de petits boulots en petits boulots. Alors, quand elle lui avait fait du pied dans une fête (oui, du pied. La subtilité, on l'aura compris, n'était pas dans les gènes de cette étrange créature. Pourtant, c'était quelque part ce qui l'avait attiré – une forme de sans gêne, elle osait des choses que lui ne se permettrait jamais. Elle lui avait certes fait peur, mais elle était jolie), il l'avait ramené chez lui, et très rapidement aimé, puisqu'elle se laissait faire. Se laisser aimer. C'est une autre des clés qui explique les sentiments des gens à l'égard de Z..

Il y a une grande différence entre les personnes qui se laissent aimer et les autres, qui érigent un rempart entre eux et les sentiments. C'est une chose difficile à expliquer rationnellement, pourtant chacun a probablement des anecdotes illustrant cette idée. Se laisse aimer, c'est quelque part tout prendre à l'autre, le laisser s'ouvrir, s'ouvrir à son tour, au moins un peu, c'est un jeu perpétuel auquel certaines personnes comme Z. sont particulièrement douées. J'ai une amie fantastique, vraiment, belle, très drôle, vive d'esprit, avec un super job. Mais incapable de se laisser aimer. Ce n'est pas qu'elle n'ait rien à donner, ou qu'elle soit incapable de recevoir. Mais c'est comme si elle ne pouvait pas accepter que quelqu'un l'aime. Probablement parce qu'elle même ne s'aime pas suffisamment. Mais alors, pourquoi Z. qui se déteste est-elle douée pour se faire aimer ? Ses sentiments pour elle-même sont ambigus. Elle alterne les périodes hautes et les périodes basses, et parfois se sent la personne la plus forte et la plus incroyable du monde. C'est dans ces moments là qu'elle est capable d'attirer l'homme à elle, et puis elle le retient dans un second temps, dans sa faiblesse, quand elle est une petite chose incapable de résister face au monde qui l'entoure et qu'elle a besoin, tellement besoin, de l'homme, de celui qui lui tendra la main, qui l'aidera.

Perdue, elle l'est toujours, parce qu'elle ne voit pas l'intérêt de chercher à se trouver. Elle s'est mise en tête qu'un jour, un homme lui tendra la main et la sortira du merdier dans lequel elle a construit sa vie. Un foutu prince charmant. Parfois, elle arrive à sentir que cette idée est l'une des plus stupides parmi les nombreuses lubies qui guident son chemin. Elle sait qu'elle devrait être son propre prince charmant. Elle sait qu'elle doit prendre le contrôle de sa vie – A., l'ami-charmant, a passé de nombreuses soirées à lui répéter que si lui et sa bande d'amis seraient toujours là pour elle, il n'y avait qu'elle qui serait capable de se sauver. Elle lui répondait que ça l'ennuyait, qu'elle n'avait pas la patience. Que la situation se débloquerait un jour d'elle-même. Un jour, c'est promis, elle arrêterait de boire autant, et de coucher avec autant de garçons et de les manipuler, et aussi de jouer tout le temps avec tout le monde, tellement qu'elle ne sait plus vraiment où est la réalité et où est le jeu. Elle lui répondait que ce jour n'était pas près d'arriver.

J'ai peur, A. J'ai peur de regarder à l'intérieur. J'ai peur, parce que je sens que si on enlève les sautes d'humeurs, les coups de sang, la trop grande tristesse, il n'y a rien derrière. Je me suis construite sur du sable mouillé et je ne sais plus comment faire pour revenir en arrière à présent. Pour trouver la paix, pour trouver l'amour de soi. J'ai peur que si je règle les choses toute seule, je sois encore plus seule qu'avant. Comme ça, avec le comportement que j'ai actuellement, j'ai mes moments de faiblesse et les hommes veulent me protéger. Ils me protègent parce qu'ils m'aiment. Ça ne comble pas le vide, mais c'est moins pire que regarder seule à l'intérieur de moi et découvrir de quoi je suis faite.

Stupide, stupide Z. Il sait qu'il ne sert à rien de lui répéter que si elle ne le sait pas encore, lui peut sentir qu'elle n'est pas un vide. Avec le temps, il arrive à faire la différence entre la vraie et les faux visages. Il arrive presque à intervenir à temps avant qu'elle ne bascule. Mais il n'est pas là tout le temps, et puis il doit toujours s'occuper de lui, pour, lui, rester fidèle à lui-même, et ne pas tomber dans ce qu'il lui reproche.

Je sais que quelqu'un peut me sauver. Regarde, D., il avait réussi.

Non, non. Tu l'as aimé, mais tu n'as pas aimé l'image qu'il te renvoyait de toi, alors tu as essayé de changer. Tu as trouvé l'énergie, un temps, de te sauver toute seule. Tu as pris le temps de réfléchir, car tu voulais devenir quelqu'un de bien pour lui. Il t'a servi de prétexte, mais c'est toi seule qui t'en es sortie.

Alors pourquoi j'ai coulé quand il est parti.

Stupide, stupide Z. Elle ne connaît pas sa force et se gâche dans cette attente. Elle se complaît dans son malheur, tout en croyant tout faire pour ne pas avoir à l'accepter. Elle croit chercher à s'améliorer, mais s'y prend mal, et laisse tomber. Depuis le temps qu'il la connaît (10 ans ? ), il en est à se demander si c'est un aspect insupportable ou adorable. Probablement adorable, pour lui, puisqu'il s'y est attaché et continue à la fréquenter. Continue même à aller la voir dans son pays lointain.

Il regarde la route – c'est toujours rassurant, de la part du conducteur. Le soleil est en train de se coucher. Les couchers de soleil lui font penser à elle. Elle a beau avoir un côté assez terre à terre, peut-être son côté calculateur, elle a une admiration pour les couchers et les levers de soleil qui confine à la vénération. Elle aimerait que chaque nuit passée à sortir se finisse par une bande d'amis devant le coucher de soleil. Mais bizarrement, peu de personnes partagent cette passion. Peu de personnes savent saisir la beauté de l'instant, peu de personnes peuvent s'imprégner de cette beauté. Il se dit qu'ils ont de la chance, tous les deux, d'être encore capable de pleurer d'émotion pour une chose aussi simple qu'un phénomène naturel. Ce n'est pas à B. que ce genre de chose arriverait, par exemple. Il est pourtant heureux dans sa vie ; enfin, heureux, c'est un grand mot, mais la plupart du temps, il ressent un certain bien-être. Cependant, il a oublié de remercier quotidiennement pour la beauté du monde. Remercier qui, quoi, aucune idée – cette histoire est déjà sociologique, nous n'allons pas en plus l'entraîner sur le terrain de la religion.Mais éprouver de la gratitude pour les choses simples, celles qui ne dépendent pas de nous, est le moyen le plus simple de ressentir la forme la plus absolue de bonheur. Ils le devinent tous deux de manière diffuse, et cela les emplit encore plus de reconnaissance, de savoir qu'ils font partie d'une frange réduite de la population qui pendant un coucher de soleil, peut ressentir ce que c'est de faire partie intégrante de l'univers – de compter, de n'être à la fois qu'un atome et le grand tout. C'est peut-être là qu'est cette paix intérieure tant recherchée.

Mais laissons là ces considérations : Z. a eu beau voir le soleil se lever et se coucher des centaines de fois, seule ou entourée, ce n'est pas pour autant qu'elle a trouvé une paix intérieur durable – loin de là. Elle a la cause, mais pas encore la conséquence. La fleur de sa spiritualité ne s'est pas encore épanouie. C'est une image si stupide qu'elle ne serait probablement venue à l'esprit d'aucun des garçons, pas versés à ce point dans une philosophie zen de comptoir, mais au moins, elle permet de situer environ l'état d'esprit dans lequel elle le trouve face aux petits bonheurs quotidiens. Sa capacité d'émerveillement est intacte. C'est peut-être ce qui lui avait permis de ressentir un amour profond pour les garçons, étrangement sans jeu ni calcul. Son sentiment en lui-même, sans jeu ni calcul. Les relations, on l'a bien vu, obéissaient à des règles que personne, même pas elle- même, ne connaissaient. Les règles s'inventaient d'elles-même au fur et à mesure. Elle a cette capacité à être chaque jour différente qui fait que si la vie à ses côtés n'est jamais ennuyeuse, elle peut devenir bien trop fatigante, voire carrément effrayante. Son vrai souci, outre une personnalité encore mal construite, ou du moins sur des bases peu saines, c'était qu'elle se réinventait en permanence, et si cette capacité provoquait une certaine fascination sur son entourage, c'était à la longue un procédé épuisant et assez dévastateur. Dans son quotidien, elle cherche la même chose que dans ses levers de soleil : l'émerveillement. Pourtant, la vie de la plupart des personnes – la vie de nos héros elle-même – est composée de quotidien dans lequel surgit de temps en temps la surprise. Bien entendu, pour elle c'était le quotidien qui jaillissait occasionnellement de la surprise. C'est pourquoi il fallait que toutes ses décisions soient irrationnelles, et qu'elle devait agir toujours de manière imprévisible. Un jour, un de ses amis, plus personne ne se souvenait duquel, lui avait décerné le titre de Reine de l'Absurde. Et ce titre, aussi bien par son aspect royal que par l'idée d'elle qu'il donnait, était on ne peut plus vrai, si bien que tous avaient fini par adopter ce surnom quand ils parlaient d'elle.

Si C. n'était pas aussi aveuglé par ses sentiments, ou du moins ce qu'il prend pour des sentiments, il se souviendrait que lui, qui aspire à une vie paisible, trouvait insupportables ces changements brusques. De tous les garçons, c'est peut-être même celui qui les tolérait le moins bien. C. est d'une nature paisible, un genre d'enfant de la campagne, déraciné dans la ville, rêvant d'avoir un jour un pied à terre en banlieue avec un jardin où il ferait pousser divers légumes. Voire carrément, de vivre dans un endroit reculé, de subvenir lui-même à tous ses besoins. Ça, ou devenir une rockstar. Ses fantasmes personnels ne sont donc pas exempts de divergences. C'est en cela que l'énergie de Z. le complétait, lui permettait de voir que l'on pouvait être plusieurs personnes à la fois. En réalité, il était content au juste milieu entre ces deux courants de pensée, un peu guitariste bobo cultivant des légumes sur son balcon et profitant des week-end pour se ressourcer à la campagne. Un bon naturel.

Ils roulent depuis maintenant deux heures. Pendant le début de ce voyage, chacun a vaqué à ses occupations, ignorant plus ou moins les autres. Chacun était perdu dans ses pensées, se demandant ce que lui amènerait cette visite à Vienne, et à elle – le retour de l'amour ? Une nuit de sexe éperdu à cinq ? Une dispute, avec cette fois-ci des dégâts irréparables ?

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II - 2

C'est D. qui rompit le silence.

- On devrait peut-être la prévenir sur le chemin. Si ca se trouve elle a pas de la place pour quatre personnes.

- Je le connais, son appart. On tient largement à cinq.

- Oui mais, je sais pas. C'est des choses qui se font, de prévenir. Elle va peut-être nous dégager et on se retrouvera dans un hotel miteux, et moi j'ai pas de quoi payer un hôtel, même miteux.

- Tu la connais, elle dira pas non. Tu t'es engueulé avec elle récemment, ou quoi ?

- Non. Mais je te rappelle qu'une fois sur deux elle veut ma mort.

- Et bien ca a intérêt à être la deuxième fois.

Si D. a si peur, c'est qu'il a effectivement quelque chose à se reprocher. La dernière fois qu'il l'a quittée, il l'a fait plutôt salement. Par SMS. Alors qu'elle était venue passer un week-end dans la même ville que lui – elle s'en souvenait comme si c'était hier, c'était le lendemain de sa soutenance de mémoire et elle était encore toute excitée de sa totale réussite. Et puis le lendemain, texto : ce n'est pas le bon moment, je ne suis pas capable d'avoir une relation, excuses bidons, la seule excuse valable, qu'elle aurait à la fois voulu et ne pas voulu entendre, c'était qu'il n'était pas amoureux d'elle du tout, ça lui aurait au moins permis d'être certaine que ce n'était pas qu'une question de timing, qu'ils se retrouveraient forcément à un moment de leur vie. Tant qu'elle serait persuadée qu'ils étaient faits pour tôt ou tard finir ensemble, elle ne pourrait pas tourner la page, et pour ça il aurait fallu qu'elle soit intimement convaincu qu'il ne l'aimait pas et ne l'aimerait jamais. Elle le méprisait un peu parce que quelque part elle savait que c'était le cas et qu'il se devait de le lui avouer. Elle aurait compris. Elle l'aurait détesté, elle se serait détesté, mais elle aurait compris. Ses excuses bidons, par téléphone alors que pour une fois plusieurs centaines de kilomètres ne les séparaient pas, c'était minable. Même si c'était deux ans auparavant, même si depuis elle était partie et avait sûrement refait ses vies avec de nombreux viennois, même si ils se reparlaient régulièrement, elle attendait sûrement la première des occasions pour lui rendre la pareille. Il le pressentait, quelque chose de mauvais pour lui allait arriver. D. avait souvent ce genre de pressentiments, et ils se révélaient la plupart du temps infondés – ce qui lui faisait rater un nombre incroyable de choses dans la vie, selon son entourage. Mais depuis qu'il avait traversé une crise personnelle autour de la vingtaine, il se préservait, quitte à se garder beaucoup trop pour lui. Il n'écrivait même plus, lui qui pendant un temps avait eu un certain talent dans ce domaine. Il ne faisait plus la fête comme avant – mais pas parce qu'il avait grandi, parce qu'il se préservait. Il n'était plus heureux comme avant. En s'enlevant les conséquences malheureuses du bonheur, il en était venu à un état quelque peu léthargique. Une larve dans son cocon. Z. pensait de toutes ses forces pouvoir l'en faire sortir, mais elle se trompait probablement.

Mais malgré ses appréhensions il est engagé dans un processus sur lequel il ne peut pas revenir. Z., l'inévitable : toujours sur son chemin à un moment ou à un autre, le petit raz-de-marée contre lequel il lutte depuis des années. En fait il ne sait plus vraiment si il lutte pour le principe, parce que la lutte contre elle est devenu un mécanisme de défense automatique, ou si il a de véritables raisons de le faire. À priori, elle a appris à le respecter, à ne plus trop essayer de le secouer, à essayer de ne plus l'aimer, aussi. Mais comment savoir si la présence autour d'elle des quatre hommes de sa vie, qui ferait d'elle brièvement la star du jour, comment savoir si cette présence ne la ferait pas à nouveau basculer dans ses espèces de complexes de supériorité où seulement elle compte, où elle blesse sans le réaliser ? Comment prévoir son comportement ?

- De quoi tu as peur ?, demande B. . Au pire elle sera en pétard pendant quelques minutes et puis elle nous pardonnera dans les secondes qui suivront, comme d'habitude.

Il a tellement l'habitude de ce comportement que c'en est lassant. Parfois il aimerait bien la blesser durablement, qu'il doive se battre pour la reconquérir, qu'elle arrête de lui pardonner d'avance toutes les rumeurs qu'il lance dans son dos et toutes les fois où il agit comme si il était un être infiniment supérieur à elle. Il aimerait devoir la reconquérir. La béate admiration de Z., son amour silencieux, son air meurtri, tout ca ne le dégoûte pas encore, mais presque. Où était passé la sauvageonne qu'il avait rencontré ? Z. amoureuse, non, pas amoureuse, obsédée, c'était un être qui inspirait la pitié (elle l'aurait probablement frappé si il lui avait dit qu'il avait pitié d'elle, elle ne voulait pas qu'on ait pitié d'elle, jamais).

- Oui, c'est sur. Mais il y aura peut-être un malaise, je sais pas, un truc qui va nous gâcher ça. Si au moins on la prévenait elle pourrait s'organiser. Et puis quand on va arriver ça sera le bordel chez elle et ça sera dégueulasse. Alors que si on la prévenait elle aurait le temps de ranger un minimum.

- On parle de la même personne, là ? Même si on l'avait prévenu un mois à l'avance ç’aurait été le bordel chez elle. Tant que ce sera le bordel dans sa vie ça sera le bordel chez elle. Même après, probablement. Son bordel, c'est son animal de compagnie.

- Il serait temps de lui trouver un mari, en fait.

- Non, d'abord on la répare, après on lui trouve un mec. Sinon elle va encore tout faire foirer. Et je compte pas partir à cinq l'année prochaine. Le club des exs, ça va cinq minutes, mais ma voiture est pas extensible à volonté.

Tout cela laisse C. songeur. Il est déjà perplexe en réalisant qu'il y a eu un autre garçon après lui (un ? Seulement ? Il en doute de plus en plus. Il se rappelle bien avoir entendu des rumeurs sur comment elle avait passé son temps libre ces dernières années. Rien d'officiel, il préférait ignorer). Il se sent méfiant face à D.. Lesdites rumeurs concernaient des passades, des histoires d'une nuit, exceptionnellement d'une semaine. Pour quelqu'un comme Z., c'était presque comme dire qu'elle s'était fait de nouveaux amis. Quelque chose de tout à fait naturel, dans l'ordre des choses, quelques personnes à qui elle ne s'attacherait jamais. Or, d'après ce qu'il avait compris, elle avait eu une vraie liaison avec D., un mois d'été, avant qu'elle ne parte définitivement. Ce n'était qu'un mois, mais c'était déjà trop, et puis c'était juste après lui, pendant qu'il était seul et à l'agonie. Ce qui ne lui plaisait pas.

C. et D. avaient quelques points communs, mais cela ne suffisait pas à les rapprocher. Ils étaient tous les deux grands, tous les deux châtains aux yeux bruns. D. était encore plus grand, plus massif aussi. Chez lui, C. détestait les longs cils et le goût pour la littérature. Il les détestait, parce qu'il était persuadé que c'était de ça que Z. était tombée amoureuse. Il n'avait pas complètement tort : Z. était fascinée par le fait d'avoir enfin trouvé quelqu'un avec qui parler de l'un de ses domaines de prédilection et qui lui renvoyait ainsi une image positive d'elle-même, une image d'intellectuelle, qu'elle ressentait moins avec C.. C'était un reproche qu'elle lui adressait souvent mentalement : il aimait en elle son énergie de grande gamine, et se moquait un peu d'elle quand elle voulait être prise au sérieux. Il n'aimait pas la voir étaler sa culture – pas qu'il en possédât moins, mais ce n'était pas comme ça qu'il l'aimait. Il avait même tendance à rabaisser sa valeur en tant que future chercheuse, une autre des raisons qui avaient poussé la jeune fille à ne pas suivre son instinct qui lui disait de faire une thèse. Il lui répétait régulièrement que son directeur de mémoire ne l'appréciait que pour son physique. Il ne savait pas vraiment comment il s'était forgé cette opinion. Il ne réalisait pas vraiment que c'était atroce. Il la trouvait intelligente, pourtant, il la plaçait même largement au dessus de lui. Mais il ne pouvait pas la concevoir comme une intellectuelle.

D. non plus ne l'avait pas considérée comme une intellectuelle, il l'avait seulement fait un peu plus délicatement. Il avait très vite compris que si elle avait une grande culture, elle ne savait pas l'exploiter, et qu'avant tout elle ne savait pas réfléchir. Pendant cet été, il avait tenté de façonner son esprit sur le même modèle que le sien, en lui faisant lire ses auteurs de prédilection, en discutant avec elle, en éveillant sa conscience à des raisonnements qui lui avaient toujours été étrangers. Pour une fois dans sa vie, au lieu de parler, elle avait écouté, et elle avait appris de lui, c'est aussi pour ça qu'elle lui était si attachée. Il lui avait redonné confiance en son intelligence, mais n'avait pas réussi à en faire une abstraction intellectuelle. Elle était restée une créature de chair, et par la chair l'avait trahi, précipitant le crépuscule de cet été.

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II - 3

C. n'aimait pas non plus B. . Si A. était le premier amour de Z., il avait bien compris qu'il n'y avait aucune attirance physique entre ces deux là, et que ce premier amour n'était pas une première vraie expérience. Après tout, ils n'avaient même pas fait l'amour. Ce n'était pas un potentiel rival. Alors que B. était sa première relation longue, sa première vraie histoire de couple, la première fois qu'elle avait vraiment fait l'amour. C. était jaloux de tous les privilèges qu'avait B., à commencer par celui de faire courir éternellement Z. pour son amitié, et de parfois lui accorder. C. n'aimait pas B. parce qu'il avait fait souffrir Z. par ses silences, elle qui plaçait l'amitié avant toutes choses et voyait en B. l'un de ses meilleurs alliés. Elle était toujours déçue par lui.

Et en même temps, si il était capable de l'ignorer pendant des mois, quand il décidait de revenir, il prenait son rôle d'ami à cœur. Un jour, C. devait rentrer tard, elle ne savait plus vers qui se tourner – elle était à l'époque enfuie dans son mal-être, elle avait appelé B.. Lui qui ne lui avait pas parlé depuis trois mois, il était venu en courant, et ceci n'est pas une image, il avait vraiment couru les quelques kilomètres qui le séparaient du domicile de Z., et arrivé là-bas, ils avaient passé une soirée presque agréable, il lui avait lu des magasines féminins jusqu'à ce qu'elle s'endorme, en lui donnant la main, puis s'était éclipsé très doucement, avant que C. ne revienne. Pas une seconde il ne l'avait désiré, contrairement à d'habitude. Depuis qu'elle était avec C., ils avaient dormi une fois ensemble, et il avait essayé de l'embrasser à plusieurs reprises. Mais là, c'était différent. Il venait en tant que frère, en tant qu'ami, et elle n'avait rien à craindre de lui. Elle ne l'avait jamais remercié pour cet acte bienveillant. Il n'était pas trop tard pour le faire, mais sobre elle était incapable de revenir sur ce genre d'événements. Et ivre, elle oubliait ce qu'elle avait à lui dire. Peut-être qu'il ne l'aime plus parce qu'il la trouve ingrate.

Dans quel état d'esprit est venu B. en Autriche ? Est-il aujourd'hui ami ou ennemi ? Il n'en a aucune idée. Enfin, bien sur, il se considère comme ami, puisqu'il a décidé de venir lui rendre visite avec les autres, puisqu'il s'inflige treize heures de voiture avec des gens qui le tolèrent sans vraiment l'aimer – il n'est pas très fin humainement, mais il ressent tout de même les nuances dans leurs voix, leurs regards méprisants quand il évoque certains sujets (B. est de droite, très à droite. C. est de gauche, très à gauche. Ils essayent de ne pas en parler, mais chaque discussion vire au politique). Il n'y a que D. qui lui oppose une calme indifférence. Il le trouve un peu bas de plafond, mais ça ne le dérange pas outre mesure. D. n'a pas de problème avec grand monde, il n'a pas suffisamment d'énergie pour détester. Même Z., quand elle a fini par aller voir ailleurs, il ne l'a pas détesté. Il lui a aussi opposé une calme indifférence, et c'est ça, plus que tout le reste, qui a détruit Z. . Il lui a dit, « Je commence à tomber amoureux de toi, alors il faut mettre fin à cette relation », et il a tourné la page, du jour au lendemain, facilement. Ça avait rendu Z. complètement dingue – cette nuit là elle avait appelé ses copines en pleurs, bien évidemment, ivre, et avait fait un trou de cigarette dans le lino de son appartement, dont bien sûr elle n'était pas la propriétaire. Il s'était trouvé quelqu'un pour lui dire que « déjà je sais pas comment il a fait pour réussir à pécho », ce qui l'avait un peu fait rire, avant qu'elle ne refonde en larmes. Cette soirée avait vraiment été pathétique de bout en bout. C'était comme si sans lui, son corps ne fonctionnait plus, elle n'avait jamais ressenti des sentiments d'une intensité aussi forte – et nous pouvons lui assurer, avec du recul, qu'il ne s'agissait certainement pas d'amour, mais d'une addiction toxique, et que D. avait probablement pris la meilleure décision en décidant de l'écarter de sa vie. Enfin, non, il ne l'avait d'abord pas écarté de sa vie : il avait prétendu qu'ils resteraient amis – les deux fois où ils avaient rompu, il avait prétendu qu'ils resteraient amis, et avait fini par disparaître du jour au lendemain. Elle lui en voulait terriblement pour ça. Même si à chacune des réapparitions qui avaient suivi, elle l'avait accueilli comme l'enfant prodigue – comme elle le faisait avec B., en somme, sauf qu'elle avait derrière la tête l'espérance de quelque chose de plus avec D. .

À propos de l'intensité de l'amour qu'elle éprouve pour D., il s'est passé quelque chose d'assez étrange. Elle avait dit pendant toute sa relation avec C. que s'en séparer, ce serait comme lui arracher un membre. Et c'était vrai, c'est exactement la sensation qu'elle a eu lorsqu'elle l'a quitté. Mais physiquement, elle a tenu le coup. Elle souffrait juste passivement ; sa souffrance pour D. a été active. Peut-être que leur relation était si charnelle qu'elle s'est retrouvée incapable de vivre avec le corps qu'il avait possédé. En tout cas, quand elle marchait, elle devait bloquer ses pensées, car si la moindre chose lui faisait penser à lui, elle tombait à terre. Quand il l'a quitté, elle a retourné son appartement – jeté les chaises, balancé l'électroménager, déchiré des fringues, cassé des assiettes. Elle est devenue folle de douleur.

Ça fait un an qu'elle n'a plus de crise de manque de D., mais elle est encore fragile sur ce point.

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III

Au bout de la troisième heure, ils changent de conducteur. C'est C. qui prend le volant. Sa conduite est beaucoup plus déstructurée que celle de A.. Et surtout c'est un grand rêveur, capable de se projeter à des centaines de kilomètres imaginairement dans une situation qui devrait requérir toute son attention. C. était toujours tête en l'air. La dernière fois qu'il avait appelé Z. - une semaine avant qu'elle ne rentre, persuadé qu'elle était déjà en France - , c'était pour lui dire qu'il avait oublié ce qu'il avait à lui dire. Ils en avaient profité pour prendre rendez-vous pour un café, le coup de fil n'avait donc pas été perdu. Mais il était comme ça en permanence. Un jour, quand ils étaient ensemble, ils étaient partis en différés voir la sœur de Z. en Allemagne. Il avait débarqué sur le quai de la gare un jour en avance. C'était le souvenir le plus typique de lui qu'elle avait : son grand sourire, et cette phrase « Ils m'ont appelé au boulot quand j'étais dans le train, je suis parti un jour trop tôt ». Elle n'avait pas su si elle devait trouver ça mignon ou si elle devait l'engueuler. Elle avait choisi de trouver ça mignon – elle l'avait aimé comme il était, distrait et dans la lune. Parfois, il lui tapait sur les nerfs. Leurs dialogues étaient parfois à sens unique : après un grand monologue de Z., où elle lui confiait quelque chose de profond, de sincère, de sérieux, il concluait d'un « Pardon, je ne t'écoutais pas ». Sans que ça ait l'air de lui poser problème. Z. détestait ça, ça la mettait toujours en rogne et elle lui faisait la gueule pendant des heures. Elle trouvait souvent des prétextes pour lui faire la gueule pendant des heures. Elle était un peu chiante, en fait. C'est ce que C. est en train de se dire. Elle était un peu chiante, mais c'est aussi ce côté là qui lui plaisait, une fille qui le forçait à garder au moins un pied sur terre et à ne pas planer en permanence. Et puis, c'était gonflé de le considérer lui comme la personne qui ne vivait pas tout à fait dans la même galaxie. C'était aussi une grande rêveuse. Il lui avait dit : le monde appartient à nous, les rêveurs.

Un camion doublé de justesse. D. le regarde, paniqué.

- Mec, t'es sur que tu veux prendre le volant ? Tu connais pas la voiture, ça peut être dangereux.

- Je suis capable de conduire, merci. J'ai mon permis depuis un bail et je conduis des caisses bien plus compliquées que celle-là. Je pensais juste à autre chose.

- Essaye de rester centré, s'il te plaît. Pense à nous. Et Z. fera une drôle de tête si elle entend parler de nous par les journaux sous le titre « Quatre morts dans un accident de la route ».

- C'est sympa, ça me permet de rouler détendu, ce que tu me racontes.

Le débat est clos. D. se recroqueville sur son siège.

- Fais attention à pas l'abîmer, seulement, lui rappelle A.

C. imagine Z.. Elle porte une petite robe qu'il aime bien, la bleue, avec des petits cœurs blancs. Elle se déboutonne sur le devant et elle bouge quand elle marche. Une robe de petite fille sur un corps de femme. Il ne sait pas pourquoi cette robe l'émoustille autant. Ce qui est sûr, c'est que même au volant, elle lui fait de l'effet. Il évite de justesse de faire une nouvelle embardée, et contrôle discrètement que D. n'ait pas une vue directe sur son érection. Tout va bien, D. est absorbé par ce qui se passe dehors. Voilà bien longtemps qu'il n'a pas voyagé. Le vaste monde ne l'intéresse pas. Avant de l'avoir vu, il l'a jugé, et s'est dit que tout n'était qu'un éternel recommencement, et que ça ne valait pas la peine de parcourir des kilomètres pour s'en rendre compte. C. peut continuer ses divagations. Elle est assise dans sa robe à fines bretelles, elle porte ses lunettes de vue (un peu arrondies, en écailles, un peu hipster), elle travaille. Il la voit de dos, ses cheveux sont relevés en chignon. Il s'approche d'elle doucement, elle a senti sa présence mais fait semblant de ne pas s'en être aperçu. Il ne sait pas si c'est un souvenir ou un rêve. Il sent son odeur, un mélange de parfums et d'odeurs corporelles diverses, c'est l'été et un rayon de soleil fait paraître ses cheveux presque roux (est-ce qu'elle les a teint, ou est-ce que cette rousseur est seulement réveillée par l'éclat du soleil ? C'est comme les petites tâches qu'elle a sur le visage, qui apparaissent seulement avec l'été). Avec une délicatesse infinie, il touche sa nuque, elle frissonne légèrement, une petite chair de poule apparaît sur ses bras. Il embrasse là où sa main a touché, doucement. Elle lâche son stylo, soupire et sourit. Tout en restant dos à lui, elle passe son bras à l'aveugle dans ses cheveux. Quand cette scène a-t-elle eu lieu ? Il ne sait pas. Il l'associe seulement à un beau jour d'été.

Il se force à revenir dans le monde réel. C'est vrai, il a la vie de trois personnes entre ses mains. Il aurait bien aimé savoir jusqu'où irait son fantasme. Il se promet d'y revenir plus tard.

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IV - 1

B. est nerveux. Il ne sait pas trop quoi faire. Se demande ce qu'il est venu faire là. Comment il s'est retrouvé dans cette voiture. Il se rappelle vaguement d'avoir percuté quelqu'un dans un bar, et d'avoir réalisé qu'il s'agissait de A., accompagné ce soir là de D., parce que les deux allaient toujours de paire, et de C., un peu par hasard, parce qu'il se sentait seul ce soir là et avait proposé à A. de sortir – il avait gardé contact avec lui depuis sa rupture avec Z., au début pour lui demander des nouvelles de celle-ci, et puis progressivement par affection. Ils s'étaient donc tous retrouvés, coïncidence numéro un, dans le même bar, le même soir. B. était bourré. Il a demandé des nouvelles de Z., qu'il n'avait pas vue depuis un an – ils s'étaient raté quand elle était rentré à Noël. Ils s'étaient envoyé quelques mails, mais ça se limitait à ces échanges. A. devait rendre visite à Z., D. avait décidé de se joindre à lui, C. s'était rajouté au dernier moment, et B., après quelques bières, avait décidé que le groupe ne serait pas complet sans sa présence. Car il se trouvait, coïncidence numéro deux, qu'ils étaient tous en même temps en vacances. Le fait d'avoir un troisième chauffeur et une quatrième personne pour partager les frais arrangeait A.. C'était naturellement qu'ils étaient passés dormir quelques heures chacun chez eux et récupérer leurs affaires, et qu'ils s'étaient retrouvé à huit heures au café où nous les avons rencontré au début de cette aventure. Car, coïncidence numéro trois, ils habitaient tous dans le même secteur. C'est par cette série d'événements que seul le hasard sait orchestrer qu'ils sont sur le point d'aller bouleverser la vie d'une jeune fille.

Entre temps, B. a dessoûlé – ce qui est plutôt mieux pour quelqu'un qui s'apprête à prendre le volant. Et a réalisé ce qu'il était en train de faire. C'est à dire, rejoindre une nana avec qui ses échanges s'étaient limités à quelques courriels depuis un an, et qu'il avait délibérément snobé la dernière fois qu'ils avaient eu l'occasion de se voir en direct, sous prétexte qu'il avait une petite amie à ce moment là et qu'il n'avait par conséquent pas envie de coucher avec elle. C'était souvent comme ça. Leur amitié évoluait en fonction de leurs pulsions sexuelles respectives. Quoiqu'il arrivât qu'ils se retrouvent pour un café quand l'un des deux était en couple, histoire de faire admirer son bonheur à l'autre. Mais sinon, ils n'éprouvaient pas vraiment le besoin de se voir. Alors il se demande ce qu'il est allé foutre dans cette galère. Et en même temps, il est content de changer un peu d'air.

 

V

Arrivés sur une aire d'autoroute proche de Linz, ils ont décidé de faire une pause. D s'est endormi dans la voiture en attendant les autres. Il percevait autour de lui des voix, parfois quelques formes quand il essayait d´ouvrir les yeux. Il avait conscience d’être quelque part en Autriche, mais ses pensées étaient ailleurs ; elles étaient dans un bled allemand quelconque, plutôt laid. La folie de Z. l'avait en effet déjà attiré une fois hors des frontières. Beaucoup moins loin, et le temps d´un week-end, mais sa sensation était la même à chaque fois qu'il quittait les limites de l'univers qu´il connaissait. L'ailleurs ne l'attirait pas tant que ça, et il était trop mesuré pour connaître ces coups de tête qui vous mènent à l´autre bout du monde, ou de la région, d'un jour à l'autre. Un authentique casanier, qui ne quitterait probablement jamais sa région natale. Alors pourquoi l'avait-il suivi, ce jour-là ? La raison était probablement la même que celle qui le poussait à être en cet instant sur le siège passager de la voiture de son meilleur ami, à côté d'un conducteur auquel il ne faisait absolument pas confiance, sur les traces de la fille qui lui avait pendant quelques semaines prêté son absurdité, lui qui n'était plus capable depuis longtemps de quitter la ville sans une préparation mentale intense, qui n'était même pas capable de sortir de chez lui sans avant d'avoir pesé le pour et le contre. Il avait certes des raisons pour agir comme ça : c'était une personne fragile, chez qui les angoisses pouvaient à tout moment remonter, et le terrasser. Il n'avait pas toujours été comme ça, mais en grandissant il avait commencé à avoir peur, bien plus peur que les autres. Il avait subitement régressé, et s'était comme éteint. Il n'éprouvait pas le désir de revenir à la vie, ce qu'il avait construit lui plaisait. Z. était souvent triste pour lui, parce que selon elle, c'était dehors que se passait la vraie vie. Il ne savait pas que parfois, pour avoir le meilleur, il faut risquer et frôler le pire. Ça faisait longtemps qu'il ne s'était pas mis en danger. Dans cette voiture, il était à la fois terrorisé, et détendu comme il ne l'avait pas été depuis des mois, des années peut-être, sans aucune raison valable. Il savait qu'il allait dans la bonne direction, qu'il y avait quelque chose à faire auprès de Z. - quoi, c'était encore l'inconnue dans cette équation bancale.

Z. est peut-être tout simplement le genre de personne que l'on suit, sans explication rationnelle. Tout comme elle était le genre de personne qui agissait sans explication rationnelle. Il ne savait pas encore si c'était un aspect d'elle qu'il appréciait. C´était assurément l'une des raisons pour lesquelles il savait qu´il ne devait plus jamais entreprendre une liaison avec elle. Ce n'était pas de ces décisions subites et coups de sang adorables qu'ont parfois les jeunes personnes – de préférence plutôt les adolescents que les jeunes adultes, mais des restes d'attitude irresponsable peuvent également aider à construire un adulte viable.

Chez elle, la manière d'être imprévisible confinait parfois à la folie pure, et il se souvenait de plusieurs anecdotes finissant par elle donnant un énorme coup de poing à de parfaits inconnus ou, pire, des amis à lui, pour des raisons qu'elle avait l'air de trouver assez valables, mais qui échappaient à toutes les personnes présentes. Assez insortable, la gamine. Elle savait aussi lui faire du mal, en décidant par exemple du jour au lendemain, durant la seule nuit qu'elle ne passait pas avec lui, d'aller ouvrir son lit à une connaissance commune. Ils ne s'étaient jamais juré fidélité. Mais pour une personne en train de tomber amoureuse, c'était trop à supporter. On ne pouvait pas lui faire confiance, tout simplement. Il avait compris depuis le début qu'elle n'était de toutes façons pas régie par sa tête, mais par ses tripes, son instinct, et qu'une décision chez elle n'était qu'une manière de se donner bonne conscience, mais n'avait dans le temps aucune valeur. Elle était charnellement l'une des personnes les plus faibles qu´il ait rencontré. Ce n'était même pas que les garçons lui plaisaient particulièrement, c'était plutôt leur regard, leur intérêt, qu'elle recherchait. Et elle transmettait cette faiblesse charnelle aux hommes qui l´entouraient, et qui des lors qu'ils étaient pris lui pardonnaient toutes ses trahisons.

Lui ne l'avait pas fait. Il n'avait pas pardonné comme tous ces mecs qui ne se respectaient pas. Il ne s'était pas laissé prendre au piège. Il en concevait une fierté quelque peu déplacée : même A., qu'il admirait, qu'il considérait comme supérieur à lui en toutes choses, qu'il enviait presque parfois, avait un jour succombé à son charme, et avait souffert par elle. Ils avaient tous souffert par elle. Lui, non. Il avait réussi à tourner la page avant qu'il ne soit trop tard. Il était plus fort qu'eux trois réunis. Il se contentait de discuter avec elle sur internet une fois par mois, c'était un juste équilibre pour lui – il ne voulait pas non plus être celui qui est incapable de garder le contact avec une ancienne petite amie qui n'en avait en vérité jamais vraiment été une . Ils n'avaient presque jamais montré d'affection l'un pour l'autre en public, chacun souhaitant prouver à l'autre qu'il était au dessus des relations de couple. C'était arrivé une fois, un jour où ils étaient allé faire les courses ensemble, et dans ce moment de quotidien qu'ils partageaient, il lui avait attrapé la main, et l'avait gardée, petite chose fragile dans sa main de mec d'un mètre quatre-vingt treize, tout le long du trajet. Pour la première fois, ils avaient l'air de deux amoureux simples, un avenir s'ouvrait à eux. C'était quelques jours plus tard qu'elle était allé voir ailleurs, comme pour démentir cet attachement qui commençait à les lier. Comme pour refuser d'être à nouveau amoureuse après C.. Quelque part, elle aimait encore C., tout le temps, parce que c'était la seule personne avec qui elle avait souhaité se projeter. Mais elle aimait aussi D., alors il avait fallu se séparer de l'un des deux. Elle avait choisi D., et recommencerait sous n'importe quelles circonstances, tout simplement parce que c'était presque comme prédestiné.Cela restait le mauvais choix, puisqu'il l'avait quitté. Finalement, il avait fallu la rupture pour que tout son corps se mette à hurler que c'était lui qu'elle voulait, dont elle avait besoin, dans le monde de qui elle voulait rester. Plus rien à faire. La page était tournée du côté de D.. Lui, quand il prenait une décision, il s'y tenait, même si il n'en avait pas forcément envie.

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IV - 2

Un rire familier lui fit ouvrir les yeux. Elle était là, dos à lui, à deux mètres de la voiture. Elle portait une de ces petites robes d´été qu´il avait passé deux mois á lui enlever, et des hauts talons malgré lesquels, il le savait, elle ne lui arriverait toujours qu´en haut du torse. Elle parlait vite, avec les mains, en ponctuant son discours de gloussements. Á cette distance, D. ne saisissait pas ce qu´elle disait. Si il avait été un peu plus attentif, il aurait sûrement réalisé que la jeune fille parlait dans une langue étrangère. Mais à ce moment, il était seulement capturé par cette vision, qui le projetait plusieurs étés auparavant. Soudain, alors qu'il n'y avait plus repensé depuis cette période, il pouvait sentir ses formes sous ses mains, il sentait l'odeur qu´elle dégageait après le sexe ; ce rire était le même que celui qu'elle avait lorsqu'elle jouissait pour de vrai ; cette manière de bouger lui rappelait tous ces moments passés l'un en l'autre, et il se sentit subitement excité. Il revivait leurs jeux, le regard qu'elle avait lorsqu'elle était sur lui, sa manière de s´abandonner entièrement dès qu'il posait les mains sur elle. Il aimait sentir ce pouvoir total sur elle, et elle aimait se sentir objet sous son emprise. Dans ce domaine, ils s´étaient clairement trouvés. Dans beaucoup d'autres, d'ailleurs. Mais il n'aimait pas trop y penser. Sa décision était prise, il ne pouvait et ne voulait pas revenir dessus. Est-ce qu'il sait ce qu'elle ressent pour lui ? Évidemment, oui. Il n'est pas bête, surtout pas émotionnellement. Est-ce que c'est de la cruauté de sa part de venir la voir dans ces conditions ? Non. Pour lui, il est clair qu'elle se trompe en pensant que l'homme de sa vie, c'est lui. Il pense au contraire que plus elle le verra, plus elle réalisera à quel point il est éloigné de son idéal, et elle finira par passer à autre chose. Ce en quoi il se trompe totalement, mais pour sa défense, il est trop occupé avec ses propres problèmes pour réellement prendre en compte ceux de sa soupirante.

La jeune fille de l'air d'autoroute se retourne, et l'illusion s'évapore. Son visage n'a rien de commun avec celui de Z.. Seul le regard qu´elle lui lance entretient encore quelques secondes le fantasme. Mais déjà les portes de la voiture claquent, A. met le moteur en marche, et le trajet reprend.

Le ronronnement du moteur l'aide à s'endormir à nouveau, mais cette fois son sommeil est agité. Son esprit a décidé de ne pas le laisser en paix, et il revit tout. Pas d'image précises, mais des flashs, des sensations, des émotions qu´il croyait avoir oubliées. Ce n'est pas un rêve, mais un cauchemar, d´une violence incroyable.

D. n'a jamais écouté la Symphonie Fantastique de Berlioz, mais si il l'avait connue, il aurait pu comparer ce qui lui arrivait au cinquième mouvement. « Il » - il s'agit du poète qui s'est empoisonné, a rêvé le meurtre de celle qu'il aime et le repousse, et sa propre décapitation, « Il se voit au sabbat, au milieu d’une troupe affreuse d’ombres, de sorciers, de monstres de toute espèce, réunis pour ses funérailles. Bruits étranges, gémissements, éclats de rire, cris lointains auxquels d’autres cris semblent répondre. La mélodie aimée reparaît encore, mais elle a perdu son caractère de noblesse et de timidité; ce n’est plus qu’un air de danse ignoble, trivial et grotesque : c’est elle qui vient au sabbat... Rugissement de joie à son arrivée... Elle se mêle à l’orgie diabolique... Glas funèbre, parodie burlesque du Dies iraeronde du Sabbat. La ronde du Sabbat et le Dies irae ensemble. ». Berlioz a écrit cette symphonie après avoir été rejeté par celle qu'il aimait - plus précisément une actrice anglaise nommée Harriet Smithson - la situation de base n'a donc aucun point commun avec ce que vit notre personnage. C'est même plutôt Z. qui en l'entendant se compare au compositeur, et souhaite également donner une issue doublement fatale à son histoire avec D.. De plus, Z. n'a jamais eu ce caractère de noblesse et de timidité prêté d'office aux bien-aimées des auteurs romantiques. Ces femmes qui tiennent du pot de fleur sont placées à l'égal d'une divinité, pures, presque intouchables. Z. n'avait jamais été sacrée. Au contraire, elle se posait comme un matériau à profaner encore et toujours.

Ce qui rapproche ce cinquième mouvement de ce que ressent D. à ce moment, c'est cet éclatement de l'intimité de leurs rapports sexuels, et de leur relation intellectuelle. Cette terreur ressentie face à l'abîme du grotesque, à sa manière de soudain s'offrir au monde entier dans une scène d'immense partouze. Elle avait été pendant quelques temps entièrement à lui – création presque sortie de son imagination, elle devenait telle qu'il la voyait, elle lui appartenait plus qu'entièrement- , et soudain, elle devenait la propriété du monde entier, sans distinction d'âge ou de sexe, mais avec une préférence pour les physiques les plus ingrats, et les personnes les plus méprisables. Il ne l'avait jamais vu dans les bras d'un autre, mais c'est ainsi qu'il se la représentait. Et toujours follement gaie, toujours ce sourire incroyable, une tête de petite fille vicieuse. Il était à la fois terrorisé et fasciné, il voulait ne plus voir ces images, et pourtant il était le spectateur impuissant de cette débauche, et en tirait une forme de jouissance dont il avait honte. Il sait qu'il rêve, mais n'arrive pas à prendre la décision de se réveiller.

- « Ça va ? »

Retour brutal au monde réel. Il était encore dans la voiture, transpirant, crispé, incapable de rassembler ses esprits.

- « Il fallait que je te réveille. Tu bougeais, tu gémissais, c'était bizarre. Ça va ? »

Comment raconter à A. ce qu'il venait de voir ? Il lui fallait pourtant extérioriser ces images, mais mettre des mots dessus l'effrayait encore. Surtout parce qu'il ne savait pas sur quel ton le raconter – avec humour ? Avec toute la détresse qu'il ressentait ?

- « Ouais. T'en fais pas. Ça va. »

A. n'est évidemment pas dupe. Mais il sait que cela ne sert à rien d'insister dans ces moments où son ami est reclus en lui-même. Cela arrive de moins en mois souvent, mais A. se doutait que l'approche de Z. réveillerait chez lui des vieux réflexes défensifs. Il était encore faible. Z. avait été sa dernière relation sérieuse, et depuis, plus rien. Inactivité totale dans le domaine sentimentalo-sexuel. Ça ne lui manque pas, il se suffit et a peur de retomber sur une folle comme Z..

D. ferme les yeux, pour les rouvrir aussitôt. Il a aperçu quelque chose.

Elle était là, sur la banquette arrière, entre les deux autres. Elle dormait, sa tête appuyée sur l'épaule de C. D. avait parfaitement conscience que ce n'était pas vrai, qu'elle ne pouvait pas être là, mais il décida d´abandonner sa raison pour quelques minutes. Elle ouvrit les yeux. C'était bien elle. Ou du moins l'un des visages qu'il avait retenu. Le visage calme qu'elle lui offrait lorsqu´elle ouvrait les yeux, encore dans les vapeurs de l´alcool, et son sourire. Ce sourire un peu vicieux qui l'avait tant occupé. Ce sourire qu´il n'avait jamais vraiment appris à comprendre, ami ou ennemi, détente ou l'esprit déjà alerte, à penser à son prochain mauvais coup. Il le lui retourne, doucement, calmement, humblement. Enfin, il a compris. Il a compris ce qu'elle ne comprendrait jamais, ce qu'il essayait d'offrir sans y parvenir, le pardon. Il avait pourtant cru, lorsqu´il la fréquentait, avoir accédé à cette nouvelle dimension spirituelle ; ce qu'il ne voyait pas encore à l´époque, c'était qu'en incarnant explicitement l'absolution face à elle, elle qui en était si éloignée car elle n'était déjà pas capable de se pardonner quoi que ce soit à elle-même, même pas d'exister, il s´était placé en Dieu, et cette dimension plus qu´humaine l'avait empêché d'en saisir l'essence véritable. Il avait simplement oublié d'être humble. Á présent, il la regarde, et prend conscience qu´il n´est pas mieux qu´elle ; différemment, bien sur. Mais il sait qu'il est tout aussi faible, qu'ils ne s´amélioreront probablement pas, et que ce n'est pas grave. En lui pardonnant à elle, il ne sait d'ailleurs plus très bien quoi – sa folie ? Ses mensonges ? Il les avait accepté dès le début -, il se pardonnait avant tout à lui-même.

Leurs regards se croisent une derniere fois. Cela semble bien dramatique, surtout quand nous parlons d´une fille qu´il retrouvera dans quelques heures. Cela reste une derniere fois, car dans sa tete, tout a changé, et il peut enfin la regarder avec la tendresse infinie qu´il a pour une grande partie du monde, dont il n´avait pu user que parcimonieusement avec elle. Enfin, il l´aime, réellement. Plus comme une amante, pas encore comme une amie, certainement pas d´amour. Il l´aime simplement, sans en souffrir, d'un amour qu´elle ne sait pas recevoir, ni comprendre.

Il ne lui restait qu´une chose à savoir. Longtemps, il fixa son reflet, avant de se décider á parler.

- « Et toi, tu me pardonnes ? »

- Hein ? Qu´est-ce que t´as fait, comme connerie ?

La voix est plus grave que celle attendue. Elle provient d´ailleurs du siege du conducteur. S lui jette un coup d´oeil ahuri.

- Mec ? Je te pardonne quoi ?

Dur retour á la réalité. D. regarde A..

- Je parlais tout seul.

Il lui expliquera probablement plus tard. À présent, le sort est rompu, et le siège arrière est vide.

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IV - 3

Après ca, D. se rendort. Mais cette fois-ci, aucun rêve ne vient le troubler. En réalité, il n'a pas dormi aussi bien depuis ce qui lui semble des millénaires. Depuis quelques années, depuis que ca va moins bien, son sommeil est souvent agité de rêves, de cauchemars sanglants. Et quelque part, il sait pourquoi. Ce fantôme qu'il vient de conjurer, ce n'est pas seulement celui de Z. C'est le fantôme de toutes les filles avec qui ça n'a pas fonctionné, de tous les amis qu'il n'a plus réussi à comprendre, de sa famille de qui il sent qu'il se sépare progressivement depuis quelques années. C'est simplement le fantôme d'une vie qui ne lui convenait pas, matérialisé en une jeune fille au sourire étrange. Maintenant, il se sent prêt à aller la voir. Enfin, pour l'instant, il dort. Laissons le tranquille.

Ils sont maintenant à trois heures de la ville. Dix heures se sont déjà écoulées, lentement pour certains, bien trop vite pour d'autres.

C. est probablement celui pour lequel le temps a passé le plus lentement. Étrangement, lui qui était le plus partant pour cette équipée sauvage commence à sentir quelques réticences pointer, alors qu'il se rapproche progressivement de son objectif. Depuis les premiers panneaux indiquant Vienne, en fait, ca l'a pris à la gorge. Bien sûr, pour rien au monde il n'en parlerait aux trois autres. Il est venu pour quelque chose qui dans sa tête a pris des proportions de mission mystique, il l'accomplira, coûte que coûte. Ou pas … ? Cette scène, il se l'est repassé des dizaines, des centaines de fois – pour s'endormir, pour faire passer le temps au travail. Il arriverait devant chez elle, sonnerait, et quand elle ouvrirait la porte il serait à genoux devant elle, le petit coffre ouvert sur la paume, il la regarderait, elle le regarderait, des larmes perleraient dans leurs yeux, elle le relèverait lentement, accepterait l'offrande en l'embrassant, s'en suivrait une partie de jambes en l'air que la décence nous force à passer sous le silence – autant dire qu'elle n'aurait rien de commun avec leurs derniers ébats de couple sur la fin.

Il avait commencé à se poser des questions par rapport au déroulement de ce voyage. Déjà, celui qui avait l'adresse de Z., c'était A., et il ne se voyait pas la lui demander discrètement, leur fausser compagnie, courir rejoindre Z. le premier. Il ne se voyait pas non plus faire sa déclaration devant eux tous. Encore que cette version de l'histoire en rajoute encore au caractère épique de la demande ; mais dans tous les cas, il savait que pour la partie de jambes en l'air, il pouvait se la mettre derrière l'oreille. Il pouvait encore profiter d'un moment d’inattention du groupe pour l'entraîner dans un endroit romantique, de préférence sur un pont duquel il pourrait menacer de sauter si elle ne le reprenait pas. Mais encore une fois, le scénario capotait de par la présence des autres. Et puis c'était bizarre, il pressentait qu'il n'allait pas la retrouver. Et si elle était devenue moche ? Et si à force de boire, elle était ravagée physiquement ? Comment réagirait-il si son idéal féminin lui apparaissait dénaturé ? Il n'en avait aucune idée. Au fond de lui, il sait très bien qu'en la voyant, même avec des dents en moins et attaquée par la petite vérole, il continuera à la considérer comme la plus belle femme du monde, du moins, de son monde.

Et en même temps, il lui en veut. Il est arrivé à cette période du deuil où on éprouve de temps en temps une forme de haine envers l'être anciennement aimé. La prochaine étape, c'est sûrement la grosse haine froide et franche. Il commence déjà à se détacher d'elle et n'y a jamais été aussi attaché. C'est un sentiment qui relève de l'indicible.

A. est dans ses pensées aussi. Quelque part, il est heureux de l'incongruité de ce voyage.

Nous ne sommes pas encore à Vienne, et le lecteur a déjà une idée préconcue de Z.. Mais ce qu'en pensent les garcons n'est pourtant pas la réalité. Cela n'en est pas forcément éloigné, mais ce n'est pas tout elle. C'est bien loin de décrire l'intégralité de sa personne. Elle est à la fois meilleure et pire. Infiniment plus complexe, infiniment plus humaine. Nous nous faisons souvent des idées préconçues sur les gens, et si on ose aller plus avant, on découvre une réalité toute autre. Par exemple, Z., vous n'avez pas forcément envie de la rencontrer. Pourtant, elle gagne à être connue. B. passera peut-être pour un con, D. pour un trouillard, A. pour un mec parfait, C. pour un étourdi, mais ce n'est que l'aspect d'eux que j'ai choisi de donner. Je suis certaine que ces personnes gagnent à être connues et sont bien plus que ces petits aspects.

 

Quand ils arrivent à Vienne, il fait déjà nuit. Ils arrivent par le côté de Hütteldorf. Si ils regardaient bien, ils verraient une maison bleue adossée à la colline – cet édifice faisait rire Z. quand elle le voyait, elle avait imaginé que c'était un francais qui l'avait édifié en référence à la chanson, mais c'était probablement juste la demeure d'un autrichien. Ils longent le métro, et sa peinture verte. Ils passent par devant le château de Schönbrunn, ils arrivent au centre ville, qu'ils décident de traverser. La ville se déploie, majestueuse.

L'appartement est situé dans le XXe arrondissement, Brigittenau. Un quartier un peu plus populaire que les autres sans toutefois craindre, un quartier où le verre de vin coûte un euro quarante et où les kébabs sont en légion sur le petit marché situé en bas de son lieu de vie. On entend peu parler allemand dans cet arrondissement. Il est bordélique, il est vivant, les facades sont belles mais décrépies, il est un peu à l'image de ce qu'il y a dans la tête de Z.. Garés en bas de chez elle, il ne leur reste plus qu'à sonner, mais le courage leur manque.

Finalement, A. prend l'initiative et va appuyer sur le bouton.

- A. ? T'es déjà là ?

- Oui. Et je te ramène une petite surprise.

- Tu connais le chemin. Cinquième étage porte de droite.

- Cinquième ?! S'inquiète B.

- T'es pas tout seul ?

- C'est une surprise, je t'ai dit.

- Bon, monte, ou montez.

Elle les attend sur le seuil, et en voyant chaque garçon apparaître un à un ses yeux s'élargissent en même temps que son sourire. De toute évidence, c'est une bonne surprise.

- Tu te fous de moi ? Vous vous foutez de moi ? Mais qu'est-ce que … Enfin pourquoi vous êtes tous là ? Depuis quand vous vous tapez treize heures de route tous ensemble ?

- Pose tes questions plus tard et laisse nous rentrer, on n'en peut plus.

L'appartement est plutôt grand. C'était à l'origine une collocation, mais au fur et à mesure elle a racheté les deux autres chambres, pour aujourd'hui avoir sa propre chambre, un grand salon et une pièce réservée uniquement à ses livres. Un de ses rêves enfin réalisés.

- Posez vos affaires dans le salon, on verra pour l'installation après. Mais qu'est-ce qui vous est passé par la tête ?

- On avait tous besoin de vacances. On était tous un peu bourrés, aussi. On s'est dit que faire un premier congrès des exs dans ta ville préférée c'était pas une si mauvaise idée. Enfin, en même temps une idée complètement tordue, mais le genre d'idée qui te plairait. Je me trompe ?

- Non, non. Je suis super heureuse de vous voir tous. C'est juste que c'est bizarre. Enfin ça doit l'être encore plus pour vous. Enfin bref, bienvenue à Vienne. Bienvenue à Brigittenau, mon empire. J'avais prévu qu'une seule bouteille de vin mais je crois qu'on va devoir aller faire quelques courses. C'est parti ?

Bien sûr, le vin. Rouge, toujours. Malgré le fait qu'il colore ses lèvres presque toujours sèches. A. lui fait régulièrement la remarque, mais elle s'en fiche. Si ce n'est que devant eux, ce n'est pas grave, ils l'ont déjà vu faire des choses bien pires.

 

Ils traversent le Friedensbrücke, C'est un pont plutôt laid, en plastique, avec des oiseaux blancs dessinés dessus. À une époque, un clochard en fauteuil roulant y mendiait – il est décédé il y a quelques hivers, ce qui a étrangement rendu Z. mélancolique pendant plusieurs jours. Pourtant elle ne le connaissait pas autrement qu'à travers les quelques Grüßgott qu'ils se lançaient le matin, mais cette présence, cet autre être humain, était une perte pour le quartier. Depuis qu'elle vivait là de nombreuses choses avaient changé. Son bar favori, un troquet pas possible pseudo-américanisant avec juke box, où l'on pouvait rencontrer des chanteuses lyriques russes sur les coups de deux heures du matin, avait fermé. Mais l'esprit du quartier, son bordel où toutes les langues se mêlaient sauf peut-être l'allemand, était resté le même. Chaque petite chose gardait sa place : le marché du samedi matin, le bar en face de chez elle où la patronne l'avait pris en affection et lui offrait régulièrement son verre de vin voire des fonds de bouteille, le sex-shop, le club échangiste et le cinéma érotique de sa rue, la Hannovergasse, le supermarché des riches et le supermarché des pauvres de la rue parallèle, la petite boutique de gaufres et le restaurant japonais, le tabac, le magasin où il était possible d'acheter tout et n'importe quoi y compris d'immondes chaussons léopard qu'elle portait en permanence chez elle, le réparateur informatique à qui elle avait acheté une fois un ordinateur d'occasion, une vraie antiquité, et puis tous les magasins serbes et turques. Vivre dans les premiers arrondissements l'intéressait moins : ici, il y avait une âme, un vrai bordel. Et un parc immense, aussi : le Augarten, parc possédant deux bunkers et d'incroyables coins de véritable forêt, où un jour au hasard d'un jogging elle avait trouvé son arbre, et étrangement dessus il y avait gravé les initiales de D., elle l'avait remarqué des jours après avoir décidé que ce serait son arbre, et avait pris ça pour un signe du destin supplémentaire.

Cette habitude de voir des signes du destin partout était plutôt mauvaise, car en général elle était la seule à les interpréter ainsi. Mais quelque part cela donnait un sens aux choses. Elle l'avait d'ailleurs dit à D., juste après sa découverte. Il lui avait dit qu'elle était un peu folle. C'était ça, un peu folle, doucement allumée, qu'elle était à l'époque. Quand elle s'était remise avec lui. Sans lui, elle était franchement de l'autre côté de la barrière. Un peu pour lui signifier de loin qu'il l'avait foutue en l'air, un peu parce qu'elle était réellement comme ca, que la personne gentille et attentionnée qu'elle avait été avec lui n'était pas, absolument pas, elle. Il l'avait compris, c'était aussi pour ca qu'il lui avait rendu sa liberté un peu plus tôt que prévu. Pour la laisser être folle dans son coin avant qu'elle ne lui explose entre les mains.

Traversée du pont, dépassement de l'entrée du métro station Friedensbrücke, dépassement du Spar qui vent des barres de kit-kat au beurre de cacahuète, de la petite boutique où les quarts de pizza sont à 1 euro 60, du bazar bizarre avec toujours des jouets Batman en devanture, du club de sport, du Macdo, arrivée au supermarché, le Billa ouvert tous les jours jusque 22h, son sauveur pour les soirs où elle décide à une heure tardive qu'elle se ferait bien un apéro. Elle avait un petit problème avec les apéros, qu'ils se tiennent à une heure tardive ou moins. Ca avait commencé quand elle écrivait son premier mémoire. C'était même avant, ca avait commencé quand elle devait rendre ses premiers travaux longs pour la fac. Elle avait tendance à se poser devant son ordinateur avec un verre de vin ou de whisky. Au début, c'était seulement un verre. Puis deux. Maintenant, elle pouvait parfaitement tenir une bouteille de vin entière et se sentir seulement un peu bourrée. Parfois, elle en ouvrait une deuxième. Mais heureusement, ca n'arrivait pas si souvent que ca. Elle s'en était servi surtout pour écrire son mémoire de deuxième année de master. Un verre par page écrite. Certains soirs où elle était particulièrement en verve, elle était capable d'écrire une dizaine de pages. Et autant de cigarettes, bien sur. Parfois un ou deux joints. Étrangement, ça n'altérait pas la qualité de ce qu'elle écrivait. Il n'y a que quand elle écrivait de la fiction qu'elle se forçait à rester sobre. Même Hemingway écrivait sobre. Pour écrire, il faut être sobre, parce qu'il faut pouvoir être honnête sans artifice, quitte à s'arracher la vérité des entrailles.

Elle n'écrivait pas vraiment bien, elle avait un petit talent pour la littérature scientifique, mais ses fictions manquaient de quelque chose. Elle n'arrivait pas à capter la psychologie des personnages, parce que dans la vie, elle n'était pas capable non plus de comprendre les autres gens. Elle les regardait agir, mais elle était beaucoup trop dans l'action elle-même. Elle observait, pourtant. Elle ressentait les choses, elle était capable de réagir très concrètement aux émotions des autres – en sentant quand quelqu'un n'allait pas bien, entre autres. Elle était douée d'empathie. Mais elle ne parvenait pas à l'exprimer, ni verbalement, ni par écrit. A. remarquait souvent qu'elle ne comprenait rien aux autres, à leur manière d'agir. Il pouvait la trouver très bête humainement. C'était un peu par paresse intellectuelle, elle ne prenait pas le temps de réfléchir sur les autres. A. et D. passaient leur temps à ca, ils étaient même devenus experts dans l'identification des autres. C'est pour ca qu'ils avaient immédiatement compris Z., et qu'ils étaient les personnes qui la connaissaient le mieux. Ou, mieux que la connaître, qui la prédisaient le mieux. Ils étaient toujours capables de prévoir comment elle allait agir. Et c'était A. qui avait donné les clés du langage de Z. à D.. C'était donc lui l'expert officiel en Z.. Z. n'était experte en personne. En cela, elle était sûrement une mauvaise amie pour A.. On ne lui demande bien sûr pas d'être comme lui, qui à force de trop comprendre les gens risque de beaucoup s'ennuyer. Juste d'être un peu plus attentive aux personnes autour d'elle. En est-elle capable pour l'instant ? Les quatre garçons répondraient en chœur que non. Qu'elle est bien trop immature pour réellement s'attarder sur quelqu'un, et bien trop nombriliste. Comment peut-on à la fois être nombriliste et se détester, c'était l'un des grands paradoxes Z.-iens. Elle ne voyait qu'elle même, ne ressentait qu'elle même, elle était éternellement seule dans une histoire où le personnage principal était tout ce qu'il ne voulait pas être. L'image qu'elle se renvoyait, la seule image qu'elle consentait à prendre en compte, était une mauvaise image. Elle était comme flouée par toutes ses pensées négatives, toute la haine qu'elle avait en elle. À force de ne jamais détester les autres, elle avait tout reporté sur elle.

Z. était quelqu'un de violent qui ne tolérait pas la violence. Quand elle était surexcitée, il lui arrivait souvent d'avoir envie de se battre, et comme personne n'osait riposter pour ne pas frapper une femme, elle était persuadée d'être forte. Et pourtant, elle aurait été bien placée pour mépriser la violence physique. Il lui était arrivé de tomber sur des garcons mal intentionnés, qui l'avaient forcé à l'embrasser, ce qu'elle ne supportait absolument pas. Elle ne se rendait pas compte que sa violence à elle n'était pas différente de la violence des autres. Dans les garcons, aucun n'était violent, volontairement ou non. Aucun ne lui avait jamais fait peur, c'était ca le plus important. Aucun ne lui avait jamais fait sentir qu'il pouvait utiliser sa force physique sur elle. Elle aimait être dominée, mais seulement avec son consentement, il fallait que cela obéisse à ses règles à elle. Je ne sais pas qui, en réalité, possédait le plus de force physique. Elle en possédait peut-être plus que D., moins que A. - elle aimait se battre contre lui, elle le défiait tout le temps, et finissait par terre en trois minutes, et encore, c'était quand elle était vraiment déchaînée -. L'important est que eux avaient conscience d'être relativement forts, et qu'ils n'utiliseraient jamais cette force contre quelqu'un d'autre. Z. était plutôt forte, et ce qu'elle ne supportait pas, c'était l'inévitable suite de cette phrase, « pour une fille ». Non, elle n'était pas plutôt forte « pour une fille », elle était plutôt forte. Objectivement. Pas comparé à la masse féminine, concept regroupant des individus si différents qu'ils sont impossibles à regrouper.

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