À leur tour, Z. et D. se sont échappés de l'atmosphère enfumée de la boîte.

Parmi les raisons qui lui faisaient aimer ce grand type au dépend de tous les autres, celle-ci était peut-être la plus importante : D. et elle étaient faits de la même substance, mais étaient construits sur des principes antagonistes. Qui se ressemble s'assemble, les contraires s'attirent, deux principes, deux personnes, une possibilité d'amour. Tous les deux heureux propriétaires d'un cerveau malade, tous les deux en grande partie inadaptés à la vie en société, tous les deux aspirant à elle jusqu'à l'absurde ; selon elle, il s'agissait sûrement à l'origine d'une seule âme scindée en deux.

Par principe, j'entends bien évidemment fonctionnement, puisque leur plus grande différence, est qu'il aurait été faux de parler de principes au sens moral du terme pour elle. Là où pour le bien du plus grand nombre, y compris le sien propre, il avait choisi de vivre une existence humble et sans fioritures, elle avait décidé de se lancer à corps perdu dans sa folie. Là où il faisait preuve de constance en se laissant uniquement guider par sa tête, elle était versatile en se laissant être l'esclave de son corps et de ses sens. Elle ne supportait pas de ne pas être aux extrêmes. Il fallait dormir toute la journée ou ne pas dormir, exulter ou vouloir mourir, boire jusqu'à l'ivresse. Elle avait conscience du ridicule de la situation dans ses rares moments de lucidité. Cette existence humble et sans fioritures, elle l'avait essayée, avec lui. Étrangement, étant à la fois son principe jumeau et son principe antagoniste, il était capable de la pousser à donner le meilleur ou le pire d'elle même. La raison pour laquelle elle l'aimait et celle pour laquelle il ne l'aimait pas. Une dévotion totale, effrayante pour lui. Quand il l'avait quitté, la reprise de ses vieilles habitudes n'avait été que plus violente. Il ne l'avait pas su, pas directement, puisque tout le monde cherchait à le protéger. Mais elle avait tenté de mourir – pas grand chose, pas suffisamment de cachets, seulement une nuit de douze heures et le lendemain un réveil dans un état épouvantable. Une scène pathétique, elle avait mis La voix humaine de Poulenc en fond et ne souhaitait qu'une chose c'était d'avoir elle aussi la voix humaine au bout du fil, une quelconque présence qui apaiserait la terrible angoisse qui la rongeait, mais elle avait résisté, elle n'avait appelé personne, et quand elle s'était réveillé vivante le matin elle était terriblement déçue. Personne n'avait rien su de ce geste désespéré, sa colocataire de l'époque n'avait pas remarqué qu'elle était sur le point de s'écrouler toute la journée du lendemain, et puis elle n'en avait parlé qu'un an plus tard à A.. Quand elle avait recu la nouvelle de leur seconde rupture – par texto, grande classe, grande preuve de courage, raison pour laquelle elle le surnommait parfois La Mauviette – elle s'était mise à hurler, en pleine rue, et puis elle avait courru, courru jusque chez une de ses amies – heureusement elle était en France à ce moment là, et puis le soir même elle avait fait la fête et avait vomi dans la rue devant les amis de son amie et c'était incroyablement humiliant pour tout le monde sauf pour elle qui ne réalisait qu'une seule chose, c'est que c'était fini, fini, cette fois ci pour de bon, et qu'il allait falloir tout reconstruire ou alors tout détruire.

Elle savait qu'elle portait en elle une bombe à retardement. Quand et comment celle-ci allait exploser, c'était le mystère. Elle attendait presque avec impatience ces revirements brutaux, parce qu'au fond c'était la seule chose qui la sauvait de l'ennui profond qui l'habitait. Oui, la vie quotidienne l'ennuyait, et cela ne se limitait pas au quotidien du couple. À ses amis, à sa famille, à elle même, elle demandait toujours des expériences transcendantes, et se mettait subitement à les détester si ils n'étaient pas capable de les lui fournir. Même son refuge dans la musique était toxique. Elle était sensée l'adorer au point de vouloir passer sa vie à l'expliquer ; en réalité, elle ne savait pas si elle en était pas capable. Ce qu'elle demandait à la musique, c'était de refléter ses mondes intérieurs, mais elle était probablement incapable de l'écouter réellement. Elle n'aimait que ce qui faisait du bruit, ce qui tapait sur un piano, ce qui chantait comme un cri, ce qui manquait de briser les cordes. Elle aimait le premier mouvement du concerto pour piano de Scriabine, car dans la reprise du thème elle entendait le hurlement d'impuissance qu'elle réprimait en permanence. Elle aimait de la musique ce qu'elle y voyait d'elle-même, ce qui lui permettait de se magnifier. Je ne sais pas si il existe une mauvaise manière d'aimer la musique ; mais celle-ci a quelque chose de presque malhonnête. La musique adoucissait les mœurs des autres, et la bombe à l'intérieur d'elle continuait à aller vers l'heure de son déclenchement. Bien sur, elle était capable d'être objective, elle n'était pas une mauvaise analyste et une plutôt bonne historienne. Mais son rapport personnel avec la musique avait quelque chose de bien trop égocentrique.

Au contraire, D. avait eu l'intelligence de penser sa vie avant qu'il ne soit trop tard. Quand à savoir si cette décision était meilleure, il est impossible de se prononcer là dessus. Elle aurait dû lui donner ses transes libératrices, il aurait du lui donner son calme, et en fusionnant ils auraient été capables, peut-être, de devenir des êtres humains dignes de ce nom. En mélangeant ces deux opposés, on aurait pu obtenir quelque chose de viable.

Ils avaient eu une chanson. Enfin, il lui avait prêté une chanson. C'était Sea song, de Robert Wyatt. Cette chanson finissait sur « your madness fits in nicely with my own, your lunacy fits nicely with my own, we're not alone ». C'était leur vérité du moment : leurs folies étaient faites pour être accordées. Mais il ne voulait plus d'elle.

En réalité, ils en étaient aussi arrivés aux mêmes conclusions. Il savait tous les deux qu'ils ne devaient pas laisser quelqu'un se rapprocher trop, elle pour ne pas le détruire, lui pour ne pas se détruire. Leur seule différence, c´est qu'elle pensait qu'il était la seule personne capable de lui résister. La seule personne qui voyait clair dans son jeu – ce à quoi nous devons nous opposer : tout le monde voit clair dans son jeu, ils n'ont juste pas la patience de le lui expliquer-, lui pardonnait d'avance toutes ses faiblesses, mais ne les acceptait pas pour autant. La seule personne qui lui avait permis d'avancer. Le perdre, ça avait été reculer, toujours plus, et à présent elle se contentait d'attendre le moment où elle ferait enfin l'excès de trop qui mettrait fin à sa vie. Elle se sentait condamnée à la solitude, pas celle des personnes isolées, puisqu'elle avait toujours su s'entourer, mais celle des personnes que personne ne comprenait, celle des personnes dont personne ne soupçonne qu'elles sont seules. Elle n'était par moments plus qu'une douleur, si profonde qu'elle n'en avait plus rien d'humain. Et elle était incapable d'envisager une solution pour s'en sortir. Elle leur avait expliqué à tous, à un moment de leur relation. Mais lui avait compris d’emblée. Dans la fêtarde au milieu de ses amis, parlant de son petit ami qu'elle aimait et qui l'aimait, il avait reconnu la pourriture que lui aussi portait. Il avait vu la faille, parce qu'il avait la même. Il avait choisi de la refermer, lentement mais sûrement. De ne plus se détruire, d'accepter simplement sa petite condition d'être humain – la décision qui s'impose pour la plupart des personnes, et grand bien leur en fasse. Z. se serait méprisé si elle avait accepté la vie simple – sauf avec lui. Pas de lui. Pas de vie simple.

Devant le bar, leurs clopes à la main, ils ont tout ça en tête, et pourtant en riant leurs visages se sont rapprochés. Comme des aimants, ils sont maintenant à une dizaine de centimètres et ils savent ce qui va se passer, ils en meurent d'envie, elle en meurt d'amour, l'instant dure des heures dans leur tête. Il sait qu'il ne l'aime pas, alors pourquoi en a-t-il autant envie ?