Ça y est. Il l'a embrassée. Quelques secondes. Sa bouche à elle a immédiatement répondu, la langue, les lèvres, tout, tout disait « je te veux ». Mais pourtant, elle le repousse. Sans la regarder, il se rapproche à nouveau, par réflexe, pour goûter à nouveau à sa bouche. Elle le repousse. Il finit par baisser le regard. Le sien est rempli de haine et de colère, et deux grosses larmes coulent sur ses joues. Son visage, il arrive malgré l'obscurité à s'en rendre compte, est marbré de rouge, ses yeux sont déjà gonflés, sa poitrine commence également à rougir sous l'effet de l'émotion. Là, il sent qu'il a fait une grosse, très grosse connerie. Et qu'il va s'en mordre les doigts.

- Mais putain, mais t'es vraiment un putain d'enfoiré !

Tout de même. Ce n'est pas la chose la plus réfléchie qu'il ait faite, mais il ne pense pas que ça mérite une insulte de cette ampleur.

- Mais putain ! Tu te fous de ma gueule, connard !

- Mais … Non.

La honte. Non. Il n'a pas trouvé mieux. Il veut disparaître sous terre, mais sous terre c'est la salle du Gnadenlos, et il sait qu'il fera une crise d'angoisse si il redescend. Pour une fois, il n'a pas le choix, il doit l'affronter. Se confronter à sa colère. Pour la première fois depuis qu'ils se connaissent, il a réellement peur d'elle, ou plutôt de ce qu'il sait qu'il va entendre.

- Tu le SAIS. Tu le SAIS que je suis amoureuse de toi. Tu le SAIS putain. Je ne l'ai jamais vraiment caché. Mais je pensais que tu aurais au moins la décence de me laisser tranquille, de me laisser être triste en paix, jusqu'à ce que ça passe. Mais non. Non, il faut que tu viennes et que tu viennes foutre le peu de paix que j'ai en l'air en m'embrassant. C'est pas juste. Je t'aime, putain. Si tu m'aimes, dis le.

Ce n'est pas qu'il ne l'aime pas. Quelque part, au fond, oui, bien sur qu'il l'aime. Enfin, pas comme ça. Pas comme elle le voudrait. Un peu plus que comme une amie, clairement comme une amante, mais pas de l'amour un peu psychopathique qu'elle lui voue. Il n'a pas cette admiration sans borne, ni l'envie de la voir s'endormir tous les soirs, encore moins celle de la voir se réveiller tous les matins. Il n'a jamais pu lui dire clairement qu'il ne l'aimerait jamais, parce que quelque part il avait envie de répondre à cet amour, et puis il l'aimait bien, ce sentiment qu'elle éprouvait. Il était moins beau et moins intelligent que son meilleur ami, mais c'est lui que la princesse aimait à la folie, c'est lui qui avait le pouvoir de la faire s'enfuir de l'autre côté de l'Europe, de la faire revenir si il recommençait à lui adresser la parole. Si il la repoussait, elle tournerait la page. Si il la repoussait elle finirait par vraiment ne plus l'aimer et alors quelque part, il n'aurait plus la fierté d'avoir été le seul à la dompter. Il savait qu'il devait la libérer, mais ne pouvait pas s'y résoudre.

- Je … Je savais pas.

Minable. Il est minable. Il le sait, il se le répète, mais rien d'autre ne sort de sa bouche.

- T'as osé dire ca. J'y crois pas.

Et subitement, elle éclate de rire. C'est la soirée de l'absurde. Elle a beau avoir l'habitude, ce soir, c'est vraiment trop, entre B. et C. et maintenant D., c'est absolument n'importe quoi, et pour la troisième fois ce soir elle éclate de rire. D. ne comprend pas, et maintenant c'est lui qui est en colère et il s'assoit sur le muret derrière lui, et doucement, très doucement, il se met à pleurer. Des larmes puis des sanglots, il prend sa tête entre ses mains, et elle ne le regarde pas et croit que ce qu'elle entend c'est son rire, et quand elle baisse la tête et le voit, c'est à son tour de se sentir très bête. Elle prend une voix très douce, celle qu'elle utilisait quand il n'allait pas bien et qu'ils étaient encore amis.

- Eh ? D. ? C'est moi qui pleure, normalement. C'est mon tour. Qu'est-ce qui se passe ?

- Merde. T'as raison. T'as raison. Je suis un enfoiré. Je me pose comme celui qui a raison mais je te torture depuis tellement de temps, et c'est pas juste. Et dans la voiture je t'ai pardonné mais c'était pas à moi de...

- Hein ? Dans quelle voiture ?

- Pardon, rien. Mais je voulais te dire, c'est plus à toi de t'excuser, c'est moi, j'ai été horrible et …

- C'est bon, n'en rajoute pas.

- Mais vraiment, je t'ai fait tellement souffrir …

- N'en rajoute pas. Je suis pas morte. Tu me connais, je crie et je pleure, mais je suis une grande. Garde ta pitié ou je t'en colle une.

- Mais merde Z., tu pourrais pas m'écouter pour une fois ? Je suis désolé, je te dis, si tu t'en fous laisse moi au moins me vider pendant cinq minutes.

- Pas une de plus. Après t'iras gentiment te faire voir, parce que je suis quand même en colère. Et puis c'est toi qui va m'écouter. Ce qui m'énerve c'est que je t'ai jamais rien demandé. Je veux juste t'aimer tranquillement dans mon coin. Et tu te comportes comme si je te demandais de m'aimer à la folie. Je m'en fous, que tu m'aimes pas. Enfin je m'en fous pas, mais je peux vivre sans ton amour. Je peux juste pas vivre sans t'aimer. Maintenant, la seule chose que je te demande, c'est de pas me donner d'espoir. En fait, tu devrais peut-être disparaître de ma vie.

- Mais … J'ai pas envie. Je … Enfin d'une certaine manière, je t'aime, ça compte quand même !

- Vas te faire voir. Tu veux être héroïque ? Alors laisse moi tranquille. Occupe toi de toi, et le jour où tu es sur de toi, reviens me chercher. Je t'attendrai pas mais y a des chances pour que je me coltine encore quelques temps à t'aimer. Je sais pas si un jour j'arriverai à me remettre de toi. Je n'ai jamais aimé quelqu'un aussi longtemps, aussi fort. C'est pas comme avec les autres, tu sais. Je veux pas d'avenir avec toi, je veux pas qu'on se marie et qu'on ait des enfants, je veux juste t'appartenir et te donner tout ce que je pourrai te donner. Je sais pas ce qui se passera si je me remets jamais de toi. Peut-être qu'on s'est loupé, peut-être que c'est plus le bon moment maintenant, j'en sais rien, en tout cas je suis incapable de penser à quelqu'un d'autre. Alors si tu veux de moi un jour, tu sais où me trouver. Mais pas avant. C'est vraiment trop cruel.

- Z. …

- Dis moi juste oui.

Il n'a pas le choix, à vrai dire. En ce moment, il la trouve fantastique. Elle lui fait peur, mais c'est la fille de qui il avait commencé à tomber amoureux qui est réapparue. Quand elle est ivre, elle est terrible. Mais elle changera dès le lendemain, et elle changera la saison prochaine, et jamais il ne pourra se fier à elle. Pas tant qu'elle sera aussi instable. Et quelque part il sait que stable il ne pourrait pas l'aimer. Il n'a pas envie de l'aimer. Il ne l'aimera probablement plus jamais. Il est incapable d'exprimer ce qu'il ressent pour elle. Ce n'est pas vraiment une amie, ce n'est pas une sœur, ce n'est pas rien pourtant. Il a eu beau vouloir réduire l'importance qu'elle avait pour lui, elle est importante.

- Ok. On fait comme ça.

Tu parles d'une promesse solennelle. Il ne sait pas encore si il va s'y tenir, si il a envie de faire un effort, si il ne va pas lui dire dans cinq minutes qu'il a changé d'avis et a bien envie de passer la nuit avec elle. Il a bien envie de passer la nuit avec elle, d'ailleurs. Vraiment. Mais bon, il se dit qu'il va suivre sa ligne conductrice de garçon bien, maintenant qu'il a réalisé que finalement, il n'était pas toujours si bien que ça. L'important, c'est de s'améliorer constamment. À partir de maintenant, il tentera de le faire. De se reprendre en main, même. Et ca passe par le courage, aussi.

- On va chercher les autres ?

- T'es sûr ? Tu te sentais mal, tout à l'heure. Vas pas me taper une crise en plein Vienne.

- Non. Ca va aller. Je pense.

- Moi je reste encore un peu ici.

Elle s'assoit sur un rebord, et allume une énième cigarette. Et se demande si ce qu'elle lui a dit est toujours ce qu'elle ressent, ou si elle l'aime juste par habitude, parce que c'est le seul qui lui ait résisté, pour de mauvaises raisons. Quand elle a déménagé, il suffisait qu'elle pense à lui, que le moindre petit détail lui revienne, pour que ses forces l'abandonnent et qu'elle tombe à terre. À l'époque elle habitait près de la grande rue commerçante, la Mariahilferstraße. Combien de fois elle était tombée dans cette rue, combien de fois des autrichiens inquiets l'avaient aidé à se remettre debout, combien de fois elle avait pleuré seule parmi cette foule de gens qui montaient et descendaient l'immense rue, et elle écoutait Orly de Jacques Brel et elle pleurait encore plus et tout le monde se demandait ce qui pouvait bien lui arriver, combien de fois elle avait bu en regardant des vidéos de lui et elle. Elle en avait des tonnes, de vidéos de lui et elle. Elle avait passé cet été la caméra au poing, et comme tout le monde avait souhaité tester son jouet, elle apparaissait sur certaines. Toujours avec D. à ses côtés. Sur beaucoup, ils buvaient – surtout du vin rouge, et les lèvres de Z. étaient toutes violettes. Sur toutes, l'amour entre eux crevait les yeux. L'amour, ou peut importe ce qu'était le sentiment qu'ils avaient ressenti l'un pour l'autre. Dire que c'est de l'amour, c'est peut-être beaucoup trop simplifier. Si ils avaient été amoureux, ils n'auraient pas été tentés de se déchirer. Il y en avait une en particulier, où ils s'embrassaient pendant qu'un de leurs amis filmait. Au début, par jeu, ils faisaient semblant de tourner un film. Elle s'approche de lui, ils se regardent droit dans les yeux en échangeant un dialogue stupide, inspiration Godard. Elle se met sur la pointe des pieds, passe sa main derrière sa nuque, et commence à l'embrasser. Et là, pendant quelques secondes qui semblent durer une éternité, ils semblent se perdre entièrement l'un dans l'autre, se donner entièrement, ne plus faire qu'un. Ce baiser, c'est l'image de leur relation : un jeu la plupart du temps, et puis d'un coup la sincérité la plus totale, se retrouver petit enfant l'un devant l'autre. Être capable de pleurer l'un devant l'autre.

Elle les avait tous vu pleurer, sauf A.. C'est aussi pour ça qu'elle avait l'impression que jamais il ne s'effondrerait. Elle avait une autre amie comme ça, le genre de fille à ne jamais craquer. Elle ne savait pas ce qu'elle ferait si un jour, l'un d'eux fondait en larmes devant elle. Elle serait sûrement incapable de réagir, la situation serait par trop surréaliste. Z. aurait bien aimé être comme ça aussi, mais elle avait craqué devant eux tous, et plus d'une fois. Mais cela faisait longtemps qu'elle n'avait pas pleuré, au moment où notre histoire se passe. Les larmes lui servaient surtout pour faire passer un message, et elle n'avait pas de message à faire passer à Vienne, puisqu'elle comptait principalement sur elle-même.