L'ambiance du club est étouffante. B. monte également prendre l'air.

- Alors, la vraie vie viennoise, t'en dis quoi ?

- Ca me fait vachement de bien. J'en pouvais plus à la maison. Je resterais bien un peu plus.

- Tu devrais me supporter, alors.

- Oh, t'as encore pas été trop chiante ces derniers jours. Je pourrais m'habituer.

Un compliment. Le plus proche de ce que B. lui faisait comme compliment en tout cas. Une petite victoire.

- Et alors, les petites viennoises ? Autrement mieux que ta pimbêche francaise, non ?

Il devient subitement sérieux.

- Je l'aimais, cette fille.

- Je sais de quoi tu parles …

- Tu sais, tu parles que tu sais.

- Le chagrin d'amour ? Je suis spécialiste maintenant, mon pote. Je t'ai parlé de D., non ?

- Tu parles, t'as aucune idée de ce que c'est. Tu te pavanes, tu couches avec des mecs différents tout le temps, tu t'éclates, tu parles d'un chagrin d'amour. Moi aussi je voudrais avoir ton chagrin d'amour. Des fois tu te comportes vraiment comme une pauvre fille – non mais je te dis ca, c'est pas méchant hein. C'est honnête. Je suis bourré, je suis honnête, désolé. Et le moi honnête trouve que prétexter que ton cœur est brisé pour coucher avec tout le monde, c'est vraiment un truc de pauvre fille.

Le coup est parti sans qu'aucun des deux ne réalise vraiment que ça aller se passer. Normalement, quand une personne s'apprête à mettre un pain à une autre, des signes préliminaires l'indiquent – le poing qui se resserre, une certaine animosité dans le regard, des paroles menaçantes, quelque chose. Là, rien. Pendant tout le monologue de B., elle s'était contenté de baisser la tête, comme si elle approuvait ce ramassis de conneries. Bon, pas ramassis total, elle s'était reconnu dans certains traits. Mais de là à la traiter de pauvre fille, c'était quelque chose qu'elle ne pouvait pas supporter. Ok, à la limite, elle ne souffrait pas activement, et alors ? Coucher avec des gens n'avait jamais diminué la valeur de personne, et personne ne serait jamais autorisé à tenter de le lui faire croire. Malheureusement, si elle est dotée de principes moraux tangibles, Z. n'est cependant pas douée pour les exprimer oralement. Alors, tension du poing, bras tendu, et coup dans la mâchoire. Il est à peine en train de réaliser que cette fille qu'il connaît si bien vient de lui en retourner une, il croise son regard dans lequel il ne lit temporairement que la plus grande des haines (elle est douée pour ça : faire sentir l'espace de quelques secondes que son interlocuteur est la pire merde de l'histoire de l'humanité. En général, elle obtient des excuses. Pas avec lui). Et d'un coup, il ne la voit plus. Et constate, au vu de la bousculade régnant devant le bar, qu'elle vient de se tirer en courant. Tellement ridicule, tellement digne d'elle. Tellement digne d'elle, que sans réfléchir, comme si soudain c'était son corps qui commandait, il se met à lui courir après également.

C'était le genre de scène qui rendait très bien dans les films romantiques, mais était dans le cas présent le summum du pathétique. D'autant plus que ni Z ni B n'étant de grands athlètes, cette course poursuite s'exécutait à un rythme chaotique. Ils descendent le triangle des Bermudes, bousculant sur leur passage une foule d'ivrognes. Ils atteignent la Schwedenplatz, sautent par dessus les plates-bandes, courent, courent, il lui crie de revenir, elle lui crie d'aller se faire foutre, il se rapproche, elle enjambe un banc qu'il n'avait pas pu venir, pour ne pas tomber il ralenti, elle est à nouveau loin, et elle pense, pense.

La vérité c'est qu'elle avait beau se mentir et mentir à tout le monde, raconter des cracks à foison et des bobards jusqu'à plus soif, elle était irrémédiablement foutue. Le mot est lancé. Elle avait le choix entre coucher avec tout le monde pour ne pas réussir à l'oublier, ou bien rester planter là à l'attendre, se préservant pour un jour, peut-être, avoir à nouveau le droit à ses bras. Elle pensait qu'il valait mieux faire envie que pitié. Enfin, elle ne savait pas vraiment à qui elle faisait envie. Sûrement à une ou deux copines moins bien loties qu'elles qui rentraient perpétuellement seules, quelques isolées qui pensaient que son assurance n'était pas feinte et qu'elle prenait vraiment son pied à aller d'une personne à l'autre en soirée, draguant sans vergogne, au point que ça en arrête d'être séduisant, parce que le cœur n'y était presque jamais. Faire envie. Comment aurait-elle pu faire envie aux autres, alors qu'elle avait arrêté depuis des années de se faire envie à elle-même ? D., D., D., pourquoi faut-il que je découvre l'amour avec celui qui parmi tous les autres ne m'a jamais aimé, n'aurait jamais pu m'aimer, même avec B. qui pourtant me méprise j'ai plus de chances qu'avec toi, j'étais réaliste avant de te connaître et je ne me lançais pas dans des histoires sans espoir et maintenant, chaque jour est une nouvelle broderie sur la trame de mes souvenirs lancinants, pourquoi D., pourquoi.

Ses pensées fusent, lyriques. C'est à peu près la seule chose poétique dans l'action en cours. Soudain, elle entend que les pas derrière elle ont cessé. Ils sont sur un pont, chacun d'un côté du Danube. Elle se retourne, afin de montrer son triomphe à son poursuivant. Ils sont à une distance d'une dizaine de mètres, mais c'est suffisant pour constater que le visage de B. a soudain viré à un blanc verdâtre. Et que son corps commence à être agité d'étranges hoquets. Et ce qui devait arriver quand une personne ayant ingurgité quelques litres de bières pique un sprint arriva : soudain, B. l'élégant B., celui qui critiquait la Z. en jean et t-shirt pour son manque de classe, et la Z. en général pour son manque de dignité, répand le contenu de son estomac sur ses belles tennis blanches, qu'on l'imagine avoir payé très cher. Premier hoquet. Première flaque. Deuxième. Chaque fois qu'il pense en avoir terminé, une nouvelle vague fait remonter toute la bière ingurgitée pendant la soirée dans sa bouche, puis sur le sol du Salztorbrücke. Leurs regards se croisent. Elle, en sueur, la robe remontée, le maquillage étalé sur le visage, encore à moitié en larmes. Lui, à bout de souffle, son ventre répandu à ses pieds, son attitude de prétendu homme élégant à présent tout à fait oubliée. Et soudain, l'impossible se produit : les deux éclatent de rire, les deux finissent pliés en deux, se tenant les côtes pour des raisons légèrement différentes. Cette situation absurde et légèrement dégueulasse est pour le moment ce qu'ils peuvent avoir de meilleur, comme une métaphore de la relation qu'ils entretiennent depuis quelques années, depuis qu'ils ont cessé de s'aimer. Ils ne se parlent pas, ils se contentent de rire et de se regarder de temps en temps, et elle est à bout de souffle et lui aussi, une troisième fois il retapisse ses godasses et leur fou rire qui s'était un peu calmé de reprendre de plus belle, ils pourraient bien ne jamais s'arrêter. Les passants les regardent comme si ils étaient timbrés, et peut-être qu'ils le sont, en fait. La pauvre fille et le gros dégueulasse.

Soudain, les deux anciens amants sont devenus de basiques êtres humains. Pendant tout le temps de leur relation, ils ne se sont montré l'un à l'autre que dans leurs habits du dimanche. Il fallait être belle et beau l'un pour l'autre, et drôles et assez élégants, c'était un accord tacite entre eux, être le plus parfait possible l'un pour l'autre, et quand ils ont commencé à déroger à cette règle ils ont cessés de se respecter mutuellement. Surtout quand ils se sont montrés bourrés au possible l'un à l'autre, et qu'ils ont cessé de faire l'amour pour ne plus faire que baiser. Peut-être que ce n'est pas venu dans cet ordre, le manque progressif de respect a pu entraîner un jem'enfoutisme de plus en plus fort. Aucun des deux ne sait réellement à quel moment ils ont commencé à coucher ensemble pas par amour, mais par énervement.

Et maintenant, maintenant qu'ils sont enfin face à face, sans masques ? Ils s'en foutent bien. Ils ont trouvé la force de n'en avoir rien à foutre de ce que pense l'autre, tout en en ayant quelque chose à foutre de lui. Car au fond, ils n'ont jamais cessé de bien s'aimer : elle aime bien qu'il soit un con râleur, il aime bien qu'elle soit foldingue. Ils ne seront jamais les meilleurs amis du monde, et certainement pas amoureux ; mais ils pourront prendre un café avec plaisir. Pour le sexe, c'est sûrement raté, après ce qui vient de se passer – mais qui sait, peut-être pas éternellement. Ils verront bien. L'important, c'est que pour l'instant, ils sont potes. Dans le ridicule, ils sont enfin égaux. Il a perdu son masque de personne meilleure qu'elle. Ce n'est pourtant pas la première fois qu'ils sont autant à nu l'un devant l'autre, mais c'était la première fois qu'ils arrivaient à s'en foutre. Pas amis, mais ce qu'ils se donnent en ce moment est réel. Ce rire est un rire de pardon, et ils n'ont pas besoin de mettre des mots là dessus : B. a momentanément accepté sa carte au club des paumés, et c'est suffisant.

- Tu veux un mouchoir ?

Ils s'arrêtent doucement de rire. Entre temps, le portable de Z a sonné environ quinze fois, puisque A s'est un peu inquiété de la voir fuir en courant – il a l'habitude de partir à sa recherche quand elle décide subitement de partir d'une soirée, et vérifie toujours qu'elle est rentrée à bon port. Elle lui envoie un message pour lui dire qu'ils retournent au club. En arrivant à la hauteur de B., elle lui tend la main. Ça fait des années qu'ils ne se sont pas baladés main dans la main – depuis le lycée, en fait, depuis la dernière fois qu'ils se sont aimés. Ils l'ont peut-être fait une ou deux fois depuis, quand ils se sentaient vraiment trop seuls et qu'ils faisaient semblant d'avoir des sentiments l'un pour l'autre pour justifier une baise facile. Le contact de sa main est chaud et doux, agréable. Celle de Z. est encore un peu moite, mais il apprécie simplement le fait d'avoir un geste tendre pour cette étrange créature. Ils font le chemin en sens inverse, mais cette fois-ci en flânant, en observant, en faisant même attention aux voitures qui passent.

En quelques minutes, les voilà à nouveau au Gnadenlos, en train de se recommander un verre. Si les autres les regardent étonnés, ils n'osent pas encore leur poser de questions, de peur d'apprendre une chose sexuelle sale, ce qui ne les étonnerait qu'à moitié. Les belles chaussures de B. ont entre temps été nettoyées tant bien que mal dans les toilettes du club, et on croirait presque qu'ils sont simplement sortis prendre l'air. Tout le monde sent tout de même qu'une tension est passée, qu'un abcès a été crevé.