Trois heures du matin. Le groupe s'est un peu perdu de vue dans la salle. Soudain, A. déboule près de C., un peu plus que légèrement paniqué.

- Y a Z. complètement ivre qui vient de râler parce que tu l'as pas encore demandé en mariage.

- Merde, mec, pourquoi tu lui as dit ?

- Je lui ai pas dit. Enfin, si, techniquement, je lui ai dit, mais elle avait deviné qu'il y avait anguille sous roche.

- Mais t'aurais du lui répondre que non ! Maintenant je suis au pied du mur.

- Assume. De toutes façons elle compte dire non, mais vas lui expliquer au moins. Elle est déjà assez paumée comme ça.

C. rougit. Il se sent stressé comme avant un examen. Comment faire une non-demande en mariage ? Comme si s'être préparé pour une demande n'avait pas été assez compliqué. Néanmoins, il prend son courage à deux mains et fait un signe de la main à Z., en train de rire aux blagues d'un groupe d'autrichiens de toute évidence aussi imbibés qu'elle. Ils sortent, et pour la troisième fois ce soir, elle se retrouve devant le club, au confessionnal des exs.

- Alors, t'as quelque chose à me dire ?

- Non. Non, pas vraiment.

- Tu fais des centaines de kilomètres pour te retrouver en face de moi et ne rien me dire ?

- Enfin, si. Enfin, je suis content d'être là, quoi, tu m'as manqué. Mais je te l'ai déjà dit.

- Tu m'as pas tout dit.

- Je vois pas trop quoi ajouter. Tu m'inquiètes un peu, tu es complètement surexcitée.

- Je suis heureuse que vous soyez là, c'est tout. Mais je sais que tu as quelque chose à me dire. Écoute, fais le maintenant, comme ça on en sera débarrassés et on pourra passer à autre chose.

C. ne peut pas s'empêcher de rire intérieurement. Elle a l'air tellement sûre d'elle, persuadée qu'il lui court encore après, alors qu'enfin il a réussi à changer.

- T'as une idée derrière la tête ou quoi ? Je t'ai dit toutes les choses importantes, maintenant on peut s'amuser, faire un peu la fête. C'est quand même pas moi qui vais te dire ça. Tu es toujours la première à dire qu'il ne faut pas s'appesantir.

- Mais … Y a un truc pour lequel tu es venu.

Blanc. Qu'est-ce que tu veux répondre à ça ? En tout cas, ce n'est pas C. qui a une idée. Elle sait, maintenant il sait qu'elle sait, la seule chose qu'il sait qu'elle ne sait pas c'est qu'il ne sait plus.

- A. t'a tout dit ?

- Tout, je sais pas. Il a dit que tu t'étais lancé dans un projet … Surprenant. Qui me concerne.

- Et … ?

- Et qui concernerait une bague. C'est vraiment gênant, alors finissons-en vite.

C. commence à vraiment s'amuser de la situation.

- Et toi, t'en penses quoi ?

- C. … Tu sais que c'est du passé, nous deux.

- C'est ce que j'ai réalisé en venant ici. Je suis soulagé, t'imagines pas, pendant un instant j'ai eu peur que tu veuilles accepter. Mais on est d'accord, c'était une mauvaise idée.

Pardon ? « Une mauvaise idée ? » Depuis quand il n'était plus fou amoureux d'elle ? Une décision qui était supposée l'engager pour toute sa vie future, et il la révoquait en un instant, sous prétexte que ca devient subitement une mauvaise idée ?

- Oui, une super mauvaise idée, dit-elle en se forcant à rire. La pire. Mais on est potes maintenant. Rentre, je te paye une bière pour la peine.

Elle n'ose pas croire qu'elle est en train de répondre ça alors qu’intérieurement elle le traite de tous les noms. Il fait quelques pas, se retourne.

- Tu rentres pas ?

- Je m'en grille une et j'arrive. A. est au bar, vas le rejoindre.

« C'était une mauvaise idée ». Mais bordel, qu'est-ce qui était une mauvaise idée ? Elle était une mauvaise idée ? Alors c'était comme ça ? Que D. ne veuille toujours pas d'elle, c'était dans l'ordre des choses. Ce rejet la tuait, mais elle le savait depuis longtemps, elle y était préparée. Et ce n'était encore qu'un demi rejet, sans son ultimatum il l'aurait peut-être … Non, il ne faut pas y penser.

Mais C. . C., dont elle croyait l'amour immuable. C. qui avait, excusez du peu, entrepris ce voyage pour la demander en mariage – MARIAGE. Elle avait toujours été une mauvaise idée, elle le savait, elle en éprouvait presque de la fierté, tout le monde le savait. Alors pourquoi fallait-il qu'il le réalise maintenant qu'elle avait besoin qu'il l'aime ? Si elle réfléchissait un peu plus, elle réaliserait sûrement que c'est la meilleure nouvelle de ce séjour. Une personne en souffrance de moins. Mais, là, elle ne peut pas. Elle souffre pour quelqu'un, quelqu'un doit souffrir pour elle, c'est logique, c'est simple. Elle se déteste de nouveau et veut qu'il l'aime et que son amour lui fasse oublier ses failles, comme avant. Elle sait que ça ne fonctionne pas, mais ce n'est pas grave. Rien n'est plus grave que ce fait : on peut arrêter de l'aimer, C. peut arrêter de l'aimer (ou du moins la considérer comme une mauvaise idée, ce qui est encore pire). Elle n'est pas l'éternelle, un cœur ne battra pas immuablement pour elle, elle peut se retrouver vraiment toute seule.

Une question taraudait Z. depuis qu'elle avait compris ce qu'était une vraie rupture. Quand on arrête de s'aimer, que devient cet amour ? Est-ce qu'il disparaît purement et simplement, est-ce que c'est seulement une transformation ? Cette transformation, va-t-elle vers un sentiment meilleur ?

Je ne parle pas uniquement des ruptures amoureuses. Le sujet a été suffisamment rabâché pour que l'on sache à peu près à quoi s'en tenir à ce niveau. Oui, une rupture sentimentale, c'est dur, très dur. On peut passer des années sans réussir à oublier une personne. Tellement qu'on a tendance à négliger la rupture d'amitié ; pourtant, ceux que l'on a arrête d'apprécier sont parfois aussi importants que ceux que l'on aime pour un temps incertain. La rupture amicale est l'une des choses les plus douloureuses qui soient.

Par exemple entre Z. et B., il y a eu une rupture amoureuse, plus ou moins difficile à supporter (moins pour elle qui était encore partie avec le premier venu, plus pour lui qui commençait des études difficiles et aurait plus que jamais eu besoin de quelqu'un à qui se raccrocher). Mais ils l'avaient surmontée avec brio, et un an plus tard, ils s'étaient revus autour d'un café, à priori capables d'être amis. Seulement à priori. Le temps a montré qu'ils n'en avaient pas les moyens : entre eux, des ruptures amicales, il y a en a eu des dizaines. Sous des prétextes divers et variés, soit ils n'avaient pas le temps l'un pour l'autre, soit ils étaient incapables de se comprendre, soit tout simplement ils se mettaient du jour au lendemain à se détester. À chaque rejet, Z. a souffert, parce que c'est une personne pour qui elle avait eu de l'attachement, et lui refuser son amitié c'était un peu nier leur vécu, c'était faire un trait sur tout ce qui avait été joli, tout ce qui pourrait l'être. Ils avaient quand même réussi à garder un petit lien, et puis ils pensaient l'un à l'autre, de loin. B. reconnaissait volontiers qu'il avait un jour été amoureux d'elle.

À propos de l'amour, un de mes professeurs a un jour dit : « Il dit « je l'aimerai toujours », ce qui veut donc dire que ça ne durera pas plus de trois mois ». C'était à propos d'un air des Huguenots de Meyerbeer, bien que ceci nous éloigne du sujet. C'est bien entendu en grande partie vrai. J'ai bien trop juré moi-même que mes amours dureraient ad vitam aeternam pour juger les gens qui parlent trop vite ; comme on a pu le constater, Z. aussi. Fait important numéro un, elle était sincère à chaque fois qu'elle a prononcé ces paroles. Ce qui est primordiale : on peut ne pas tenir une promesse, l'important, c'est d'y croire formellement quand on la fait. Fait numéro deux : quand Z. a aimé, elle garde toujours en elle une trace de cet amour, et refuser le contact avec ses anciennes amours seraient comme nier qu'elles aient existé. Or, en amour, en amitié, le plus grand crime, c'est l'oubli. Se souvenir, ce n'est pas regarder de temps en temps avec tendresse quelques souvenirs joyeux des moments passés avec une certaine personne. Se souvenir, c'est garder en soi une trace des sentiments que l'on portait à quelqu'un. C'est vouloir préserver un lien, peu importe lequel, c'est continuer à souffrir avec cette personne, c'est continuer à vouloir son bonheur, c'est lui pardonner, aussi.

B et C n'avaient jamais pu oublier Z.. Ils ne pensaient pas à elle quotidiennement, ils y pensaient parfois avec un peu de mépris, mais elle restait un souvenir vivant, une part d'eux. A. non plus, d'ailleurs, c'était le plus bel exemple de recyclage de sentiments.

D l'avait oubliée. Certes, il est venu à Vienne, il a tenté le voyage, mais ses relations avec Z. sont une constante négation du fait qu'il y ait eu de l'amour entre eux. Une démarche respectable, leur relation était finie, on passait à la suivante, sans faire d'histoire, sans souffrance.

Sans souffrance. Pour lui. Une décision qui semble égoïste mais qui est en réalité la plus rationnelle, celle qui à long terme permettra d'en finir en toute sérénité.

Elle ne pouvait pas y penser sans avoir la nausée, sans que son corps ne la lâche. On lui avait ôté toute son énergie vitale. C'était une dépendance physique. Encore une fois, ce genre de signe aurait du lui prouver qu'il ne s'agissait pas d'amour, mais bien d'un processus chimique qui la poussait à s'accrocher jour après jour à cet autre être humain tout aussi foutu qu'elle. Et puis il y avait aussi le fait qu'il l'ait oublié. Elle ne supportait pas qu'on l'oublie. Pour elle, oublier quelqu'un, c'était nier qu'il ait un jour eu une quelconque importance. Oublier quelqu'un, c'était nier qu'il ait existé. A. lui disait souvent que ce raisonnement était puéril, que c'était bien mieux d'être capable de faire sortir les personnes de sa vie, que c'était bien moins de complications. Mais elle voulait exister, pour lui, pour eux, pour tout le monde. Malgré sa manière parfois étrange de le montrer, elle avait pour tout ceux qu'elle avait un jour ne serait-ce qu'apprécié un amour immense, qu'elle souhaitait recevoir en retour.

C'est pourquoi elle se retrouvait toujours dans ses situations chaotiques, et sa vie était à ce stade un bordel sans nom.

L'oubli. C'est un beau concept. Depuis l'invention des philtres d'amour, on a cherché comment il serait possible d'oublier quelqu'un. La conclusion de ces œuvres édifiantes est souvent que premièrement, on ne peut pas, deuxièmement, c'est mal. L'oubli demande du temps, l'oubli demande de prendre sur soi, et donc une force morale intense. Sauf pour des gens comme A. et D., chez qui la page se tourne automatiquement- sûrement parce qu'ils n'étaient en fait pas amoureux.