À mon sens, deux choses rattachent Z. au monde et empêchent sa folie de prendre le dessus. Sa capacité à pardonner au nom de l'affection, et sa joie, une joie des plus profondes, une joie animale et instinctive qu'elle éprouve tout particulièrement en écoutant de la musique. Tant qu'elle pleurerait de joie en écoutant le final du concerto pour violon de Tchaikovsky, tant qu'elle préserverait ses amitiés avant sa dignité, elle se sentirait humaine. C'est une forme de foi en l'humanité. Je surprendrai peut-être le lecteur en lui avouant que Z. est catholique pratiquante, et se rend à la messe à la Jesuitenkirche tous les dimanche. Surtout depuis qu'elle comprend les sermons du prêtre, très humains, très imagés, très beaux. Un jour, il a parlé de l'importance du pardon, de sa beauté, de l'importance de l'amour, toujours l'amour, celui pour les autres, tous les autres. Elle s'était empressée d'aller raconter ça à D. - ce sermon se trouvait dans la deuxième période où ils étaient plus ou moins sortis ensemble – qui n'avait pas saisi l'importance du message. Le pardon n'était pas une question qui le préoccupait. Il a fait sienne l'idée de Kundera, rien ne sera pardonné, tout sera oublié. Et puis il y a la musique d'église, qu'elle adore. En dehors de Tchaikovsky, elle a trouvé la joie absolue dans d'autres morceaux. De manière un peu clichée, elle aimait les paroles de l'ode à la joie de Schiller. Des passions que les gens autour d'elle sont incapables de comprendre : si la plupart des gens sont capables de saisir la beauté d'un instant, d'une œuvre, d'une personne, ils ne vivent pas l'expérience esthétique. Nous en revenons à nos couchers de soleil : la trop grande beauté l'émeut, elle pleure facilement.

L’œuvre d'art doit nous changer. Je ne parle pas de l'art en général : ce n'est pas parce que la plupart des opérettes d'Offenbach ne changeront pas la vie de grand monde qu'elles en sont moins de l'art. Mais l’œuvre d'art, la vraie, doit provoquer un bouleversement dans l'être, provoquer l'expérience esthétique. Elle doit faire vivre quelque chose, transporter, faire réfléchir, faire aimer. L'exemple du final du concerto pour violon de Tchaikovsky me semble bon : quand elle l'écoute, elle se sent transportée de joie, emportée par un bonheur qu'elle est incapable de maîtriser. Physiquement, cela se ressent : son cœur s'accélère, ses yeux s'humidifient.

Et d'un autre côté, la capacité à ressentir la joie de manière intense l'isole.Elle n'a jamais pu trouver quelqu'un qui ressentait quelque chose de comparable à ce qu'elle vivait en écoutant ce final, car pour elle c'était la vie même, l'essence de la vie. Et c'était le bonheur suprême qu'elle ressentait parfois simplement en se baladant au bord du Danube. Quelque chose que très peu de personnes pouvaient comprendre. Là où il leur suffisait d'être contents, il fallait qu'elle soit heureuse. Si ses moments de mélancolie étaient difficiles à comprendre, ils restaient concevables : la dépression était très à la mode à cette époque, et si ses débordements étaient un peu trop extrêmes pour qu'ils puissent la contrôler, ils arrivaient à se figurer à peu près ce qui pouvait se passer dans sa tête de désespérée. En revanche, sa trop grande joie, qu'elle se figurait sous les traits d'une grande flamme, ils ne la comprenaient pas. Pire, ils en avaient peur.

L'oubli physique. A et Z ont des expériences radicalement opposées sur cette question. A est un garçon qui, bien malgré lui, se souvient de tout. Il est encore capable, des années après, de sentir sous ses doigts le contact des cheveux de toutes les personnes qu'il a un jour fréquenté. Il n'y en a que peu, et ces souvenirs sont d'autant plus puissants. Si il s'accorde le moindre moment d’inattention, ils peuvent l'envahir et venir le stopper. Souvent, ils s'accompagnent d'un sentiment de nostalgie qui systématiquement lui perce le cœur. Parfois, c'est la tendresse qui le domine, comme quand il pense à Z – la petite Z du lycée qui mettait du gel dans ses cheveux qui à l'époque oscillaient entre le rouge pétant et le noir. Mais son grand amour, celle dont les moindres détails sont gravés dans sa mémoire, ce n'est pas elle. Le contact qui revient le plus souvent sous ses doigts, c'est celui d'une lointaine jeune fille qui l'obsède depuis maintenant quelques années. Brève relation, mais premier vrai amour, premiers engagements, premiers espoirs. Chaque jour où il n'a pas senti le contact de ses cheveux sous sa main, il pense avoir enfin réussi à exorciser son fantôme. Pour une fois, Z n'est pas l’héroïne de l'histoire, mais un personnage secondaire, la bonne amie, le réceptacle des moments de tristesse où il pense à elle.

Elle en est d'ailleurs atrocement jalouse. Bien sûr, elle a été jalouse de tous les autres flirts de A, par simple instinct de possession, et si il tombe amoureux, il aura moins de temps pour ses problèmes à elle. Mais cette fille, c'était différent. C'était son ennemie, pas parce qu'elle lui avait fait du mal, mais parce qu'avant ca elle lui avait fait trop de bien. Quelque chose pour quoi elle – et moi, moi la fidèle amie – n'avait aucune utilité – ne suis-je donc rien ?. À côté de ce petit démon, non, elle n'est pas grand chose – disparais, ô sirène, fantôme, fantôme de ses nuits. Il met l'amitié avant tout, il s'en fait même un devoir, mais son corps envoûté ne sait pas chasser ce qui l'unit à elle. Chaque fois ils lui reviennent. Courts, épais, doux. A est sentimental jusque dans sa sensorialité.

Z souhaiterait se rappeler aussi. Ta main sur ma joue, ta main posée sur ma nuque quand nous marchons côte à côte, D dont je connais le corps par cœur, et pourtant je n'en ai aucune idée. Un corps en chasse l'autre. Elle ne sait même plus quelle nuance exacte de brun appartient aux yeux de chacun des quatre garçons, et il ne s'agit pourtant que de la sélection des plus importants. Quelle qualité ont leurs cheveux sous sa main. Lequel a un nez un peu épaté – C ? B ? Lequel a l'odeur qui lui plaît – le parfum de B la rendait folle, mais à présent elle croit que tous les parfums qui lui plaisent sont le sien – et celui de C était un peu similaire, non ? D n'en porte pas, mais son déodorant, est-ce que ce n'est pas plutôt cette odeur qu'elle aime maintenant ? Qui est plus grand, plus musclé, qui a un grain de beauté sur la fesse droite – celui-ci, elle le revoit très précisément, mais impossible de rattacher un visage à ce postérieur – peut-être même pas l'un d'eux, peut-être un amant, peut-être même une copine. Évidemment, elle n'en est pas au point de ne pas les reconnaître en les voyant, bien qu'elle éprouve un genre de surprise perpétuelle devant les gens quand ils se matérialisent. Mais quand ils sont éloignés de ses yeux et de ses mains, c'est comme si ils tombaient en morceaux, et qu'elle était incapable de reconstituer ce puzzle à taille humaine. Eux connaissent ses grains de beauté (un sous chaque tempe et un dans la nuque), sa petite cicatrice au poignet droit (brûlure, été 2011), et le contraste entre la couleur de ses yeux - un mélange de vert et d'orange, ses yeux sont deux petits univers à eux seuls - et le mascara bleu qu'elle porte de temps en temps. Pas de manière aussi concrète que A et son amour perdu, mais ils connaissaient ses détails, au même titre que sa voix était dans leur oreille et qu'ils se souvenaient de sa date de naissance, sa couleur préférée et son nom de famille. Chacun possédait un petit morceau d'elle. Elle, elle ne possédait en réalité pas grand chose d'eux, elle n'avait pas réussi à s'attacher à ce qui les rendait spéciaux. Elle les aimait infiniment, c'était indéniable. Individuellement, elle ne pouvait se passer d'aucun d'entre eux. Alors pourquoi n'arrivait-elle pas à garder en mémoire tous ces petits détails qui font qu'une personne est unique ?

Il semble qu'encore une fois, je sois en train de faire passer ce personnage pour une pure égoïste. Mais ce n'est pas tout à fait le cas. Déjà, parce qu'elle est incroyablement mal à l'aise quand les autres réalisent à quel point même ces détails graphiques, elle ne les connaît pas. Parce qu'elle y accorde beaucoup d'importance, malgré les apparences : tout comme elle se sent valorisée et aimée quand elle réalise à quel point ces personnes la connaissent bien, elle aimerait pouvoir leur rendre la pareille. Ils ont beau lui dire que ce n'est pas grave, que ce n'est que des détails, elle sent bien qu'ils sont toujours déçus quand elle tombe complètement à côté de la plaque et quand elle les confond les uns avec les autres. Ils ont l'impression de n'être que des numéros. Quelque part, ils sont des numéros – mais elle a une place particulière pour chacun d'entre eux. Elle a déjà réfléchi au problème. Ce n'est pas une question de nombre d'amants – déjà avec B. il lui arrivait régulièrement de se tromper et de lui attribuer des caractéristiques qui appartenaient à A. Et pourtant, elle a aimé B bien plus longtemps que A, et avait rapidement oublié totalement ce dernier. Ce n'était donc pas consciemment qu'elle commettait ces erreurs. Ce n'était pas parce qu'elle s'en foutait. Justement, peut-être qu'à force d'attribuer de l'importance à tout, elle n'était plus capable de faire la part des choses.

Il y avait une chose sur laquelle elle avait bien meilleure mémoire qu'eux : elle se souvenait parfaitement de tous ce qu'ils avaient fait, quand, où, le temps qu'il avait fait, de quoi ils avaient parlé, si il y avait eu un moment de gène, si leur mère avait appelé, si un clochard les avait abordé, ou si quelqu'un leur avait demandé l'heure. Dans ces souvenirs, parfois le visage du garçon manquait, mais les détails recoupés lui permettaient rapidement de retrouver de qui il s'agissait. Une mémoire précise, dont seul l'élément humain en lui-même était extrait. Comme si au fond, l'homme avec qui elle était au moment là importait moins que le moment qui avait été partagé. Comme si tous ces garçons différents n'avaient en fait été qu'un seul garçon. Comme si malgré toutes leurs différences, il faisait partie d'un tout, ils jouaient tous les facettes différentes de l'être aimé, qui pouvait se présenter sous des visages si différents qu'elle pouvait s'y perdre. En amitié, c'était pareil. Sa mémoire impressionnait souvent les gens : là où ils se souvenaient uniquement de la bonne soirée qu'ils avaient passé, elle était capable de retracer toutes les conversations. Finalement, dans cet être de chair, les mots étaient infiniment plus importants que les signes physiques.

Les visages se confondaient en un grand tout. Ils avaient beau être très différents, ils étaient les différents visages de l'homme de sa vie, puisqu'ils l'avaient tous été pendant un moment – l'étaient encore quelque part. Elle ne croyait pas qu'il faille tourner la page une fois une histoire finie, mais bien ne jamais perdre la personne pour qui on avait un jour éprouvé des sentiments. Les sentiments se recyclaient, croissaient, devenaient différents, mais elle trouvait ça bien trop cruel de croire qu'ils pouvaient disparaître.

D. et A. étaient capables de tourner la page sur quelqu'un du jour au lendemain. A. l'avait fait sur elle quand ils étaient au lycée, D. les deux fois où ils avaient rompu. Comme ça, du jour au lendemain, l'oubli intégral. Plus que de rompre avec eux, de mettre fin à une histoire d'amour, c'était être oubliée qui la rendait folle. Encore que A. l'ait baladé pendant quelques mois, dans une relation un peu ambiguë, pour la faire souffrir à son tour certes, mais si il se sentait obligé de la faire souffrir, c'était bien que les sentiments en lui ne s'étaient pas taris. Pour D., c'était différent. Il avait choisi de la faire sortir de sa vie, et il avait réussi : pour lui, elle n'existait plus. Leurs souvenirs, bon comme mauvais, n'étaient plus que des souvenirs auxquels il refusait de penser. Ils avaient fini par redevenir amis, deux ans après leur seconde rupture, mais elle savait qu'il était capable de la balayer de sa mémoire du jour au lendemain, et c'était si douloureux que parfois elle avait l'impression de ne plus pouvoir marcher, de ne plus pouvoir respirer, de ne plus pouvoir vivre. Elle vivait accrochée à l'espérance de revivre un jour leur relation, et elle était incapable de voir que celui avec qui elle avait eu cette relation n'existait plus, que D. avait évolué et pas elle.

Elle avait résumé son histoire avec D. sous forme de schéma avec des petits bonhommes en bâtons. En gros, cela donnait : D. la quitte, elle part en Autriche sans se retourner. D. revient avec elle, elle rentre en France. D. la quitte à nouveau, elle se sauve en Autriche. Il n'avait pas vraiment fait le lien entre ses décisions à lui et ses décisions à elle, ou alors il préfère fermer les yeux là dessus. Il pense qu'elle est dirigée par l'ambition, mais son ambition, elle l'a oubliée quelque part entre sa ville de province et Vienne.