Elle finit sa cigarette, lentement, bouffée par bouffée. Elle réfléchit aux événements de la nuit. D. ne l'aime définitivement pas (et finalement, ce n'est peut-être pas un mal), B. est redevenu son ami, C. ne l'aimera plus jamais comme avant, A., heureusement, sera toujours égal à lui-même. Il est quatre heures du matin, et elle est seule. Pas seule devant le club, seule dans sa tête. Seule au monde, plus d'attaches. C'est du moins ce qu'elle pense en ce moment, sans réaliser que ce qui se prépare entre elle et les autres est bien plus beau que les relations toxiques qu'ils entretenaient au moment où ils sont arrivés. Elle se sourit à elle même.

- Eh, c'est à moi que tu souries ?

- Pardon ?

- Ben je sais pas, tu souries. C'est à moi ?

- Non. Non, et j'ai pas très envie de parler, désolée.

Heureusement, cet embryon de conversation a eu lieu avec un autrichien, peuple qui, contrairement à bien des français de ma connaissance, a la politesse de ne pas insister quand un plan drague ne fonctionne pas. En quatre ans de vie viennoise, elle n'avait presque jamais connu le harcèlement de rue, chose qui en France l'oppressait totalement, et avait fini par la rendre renfermée sur elle même. Maintenant, elle souriait dans les transports en commun sans avoir peur de se faire aborder, et oubliait de se débarrasser de cette habitude quand elle revenait dans son pays d'origine, ce qui lui coûtait d'innombrables tentatives d'abord. Comme quoi, même une fille seulement jolie, et souvent en tenue de voyage qui se rapproche du jogging large, en souffre autant qu'une fille apprêtée. Elle se rend compte que ce soir, bien que l'autrichien en question soit plutôt intéressant physiquement, elle n'a pas envie de se faire draguer. Elle n'a pas envie d'un garçon. Elle a envie d'être avec ceux qu'elle aime, de donner, de recevoir d'eux, mais pas d'un inconnu. Et qu'elle n'a pas envie de sexe. Normalement, elle les aime, ces garçons inconnus qui viennent éclairer sa nuit. Mais soudain, elle s'est rendu compte que plus que tout, elle avait besoin d'amitié et de tolérance. Pas de sentiments fugaces, et certainement pas d'un coup de bite. Ce soir, tout ce qu'elle désire, c'est un peu de durable, et soudain elle rêve de s'écrouler dans les bras de A. pour tout lui raconter. Elle espère que lui aussi ne lui prépare pas une révélation surprise – mais non, il reste une des seules personnes en qui elle a confiance. Une confiance fragile, cependant. Elle croit en permanence qu'il va l'abandonner et ne plus jamais vouloir lui parler au prochain débordement. Peut-être qu'il y a déjà pensé, mais il est à présent trop tard : elle compte sur lui. Et c'est un homme d'honneur. Si elle lui fait du mal, alors oui, il la laissera se débrouiller toute seule – mais est-elle vraiment capable de faire du mal à quelqu'un qui n'est pas amoureux d'elle ?

Elle écrase sa cigarette, et rentre les rejoindre. À l'intérieur, l'atmosphère est plus enfumée que jamais, et elle peine un peu à retrouver le groupe. Ils sont en train de danser comme des cons, et elle éclate de rire. La scène est tout de même surprenante : ses quatre amours les plus importantes, pour la première fois réunis, dans sa ville préférée, dans une boîte de nuit, lieu dans lequel trois sur quatre ne mettent jamais les pieds. Elle photographie mentalement ce groupe, et souhaite s'en souvenir dans tous les moments où elle se sentira mal : un jour, quatre garcons qui l'aimaient tous d'une manière différente sont venus la voir.

- Dites, j'en ai un peu marre de l'ambiance boîte, ça vous dit qu'on aille se balader ?

- Ok, la vieille. Pour une fois que j'étais en boîte, j'espère que tu as bien profité de la vue.