Ils décident de remonter vers le Stefansdom. Dans cette partie de la ville, il n'y a plus trop de bars, et la place semble endormie. Les petites rues qui y mènent sont assombries, c'est la Vienne de Mozart plutôt que celle de Schubert. Elle décide de passer par devant l'église grecque orthodoxe. Elle est à côté d'une taverne dont les murs sont ornés de lierre, dans le pur style viennois. Ils remontent ensuite par les ruelles mal éclairées, passant par la place où a été tournée une scène de Before Sunrise (elle a détesté ce film, le trouvant bien trop niais, et surtout elle a haï le personnage joué par Ethan Hawke. Mais dedans, il y a Vienne, elle reconnaissait tous les recoins montrés, et aimait les présenter à ses visiteurs – ce n'était pas dans les endroits les plus moches que ces scènes avaient été tournées), celle de la diseuse de bonne aventure. Mais à cette heure-ci, le petit café est fermé. Un de ses amis trouvait le personnage incarné par Julie Delpy insupportable. Elle, elle aurait eu plutôt tendance à s'y identifier. Question de points de vue. Elle n'était pas très proche de cet ami.

Par un nouveau détour, ils arrivent Stefansplatz, au pied du Dom. Les illuminations sur la facade de l'église ont disparu. Elle se souvient qu'un jour, dans cette cathédrale, elle a entendu, après le Requiem de Mozart, le Dona Nobis Pacem de Peteris Vasks, pièce simple et néanmoins bouleversante, pour choeur et orchestre. Cette seule phrase est répétée, pendant plus de dix minutes : donne nous la paix. Sur une musique reposant sur des tensions harmoniques. Elle n'en parle pas forcément beaucoup, mais elle est très croyante. C'est l'une des principales choses qui la fait tenir au quotidien : chaque soir, faire sa prière, et surtout remercier. Encore une fois, cela rejoint son émerveillement sur les petites choses de la vie quotidienne : tous les soirs, remercier Dieu, ou du moins l'Instance Supérieure – elle se dit catholique parce qu'elle a été élevée dans la tradition catholique, et qu'elle continue d'aller régulièrement à la messe (juste avant sa rupture avec D., il avait aussi parlé d'amour et de pardon, et elle s'était dit qu'il fallait absolument qu'elle partage ca avec lui, qu'elle lui explique que la chose la plus belle était le pardon, que l'amour absolu serait de lui accorder le pardon pour ce qu'elle lui avait fait avant leur rupture, mais elle n'avait pas eu le temps de lui en parler, et ce sermon, ces larmes, elle les avaient gardé pour elle. Mais elle évoluait plus forte des enseignements de ce prêtre).

Pour elle, la religion, c'était croire en la beauté du monde. La musique était la preuve vivante de l'existence de Dieu – la musique, la poésie, l'art en général, mais la musique plus que tout, puisqu'elle exprime l'ineffable, et que c'est précisément ce qu'est l'amour de Dieu. La beauté de la musique religieuse – et peu importe de quelle religion, de quelle ethnie, bien qu'elle connaisse mieux la musique catholique européenne – la rapprochait d'un état d'extase. Oui, Z. était profondément croyante grâce à la musique, et grâce à l'amour. C'est aussi une des clés qui peuvent nous aider à la comprendre, et à intégrer le fait qu'elle pardonne toujours tout, qu'elle soit incapable de faire la guerre à qui que ce soit : la religion reste un de ses bastions, une de ses lignes de conduite. Elle n'a pas le droit de hair, alors elle s'efforce de ne pas le faire trop longtemps. Elle applique peut-être un peu de trop près le précepte « Aimez vous les uns les autres », mais qui pourrait le lui reprocher ?

C. se moquait un peu d'elle quand il a apprit qu'elle était croyante. Le soir, avant de s'endormir, il ne manquait jamais de lui demander si elle était en train de prier. Selon eux tous, ce n'était qu'une lubie, une manière de se démarquer, mais elle savait bien que c'était quelque chose de bien plus profondément ancré en elle, l'une des seules choses qui lui permettaient de tenir le coup, de ne pas sombrer définitivement dans l’égoïsme. Quelque chose qui un jour peut-être la rendrait plus sage. Quelque chose qui du moins lui permettait de s'ouvrir à son prochain. Je ne dis pas qu'il faille forcément être croyant pour ne pas être égoïste et ouvert aux autres, puisqu'on a tous les jours des exemples de personnes croyantes sectaires et fermées, et d'athées investis dans de grandes causes faisant bien plus de bien qu'une assemblée de catholiques à la messe. Mais si cela lui permettait d'avoir un peu plus d'amour pour son prochain, alors en quoi serait-ce mal de la laisser croire en quelque chose que beaucoup suspectent de supercherie ? Et si la musique religieuse était pour elle un moyen de s'élever, alors pourquoi vouloir le lui enlever en critiquant toujours ses affections pour le très-haut ?

Ils errent un peu dans le quartier. Z. s'arrête émerveillée devant toutes les vitrines de bouquinistes. Elle ne sait pas d'où lui vient cet amour du vieux papier, mais c'est l'une des odeurs qui la calme le plus sûrement – ça et le parfum-qui-ressemble-à-celui-de-B., même si cela fait bien longtemps que B. ne la calme plus. Elle ne sait pas exactement ce que représente cette odeur d'homme pour elle – si jamais elle représentait quelque chose. C'est une odeur forte et salée. Salée, parce qu'il lui évoque les baisers dans le cou de B., et sa peau avait toujours un léger goût de sel. Les autres ne portaient pas de parfum, elle aimait leur odeur naturelle. Elle ne sait pas non plus ce qui rapproche ce parfum de celui du vieux papier – il devait y avoir un dénominateur commun, certainement. Elle adorait aller au Musiksammlung – la bibliothèque musicale de la ville - pour travailler sur des vieilles partitions, juste pour sentir cette odeur, se réfugier dedans, là où rien ne pouvait arriver, là où tout était calme et elle aussi. Elle adorait rentrer chez des bouquinistes, y passer du temps et finalement ne rien acheter, bien qu'elle ait envie de ramener tout le magasin chez elle. La pièce de son appartement où elle conserve tous ses bouquins sent un peu le vieux livre aussi, sûrement à cause de tous ceux qu'elle a ramené du marché. Elle a des trésors authentiques dedans : un Ossian de l'an VIII, des dizaines de livres anciens allemands, donc écrits en écriture gothique, qu'elle n'a jamais lu par paresse, un très beau livre illustré sur la Tétralogie de Wagner que C. lui a offert, deux volumes du théâtre complet d'Anouilh, cadeau d'un amant, en papier bible qu'elle a réussi à ne jamais abîmer (les livres, pas l'amant). En tout, elle compte six cent livres, dont une centaine qu'elle n'a pas encore lu. Bien trop peu pour son âme de collectionneuse. Bien trop pour pouvoir déménager – c'est aussi pour ça qu'elle a choisi de rester dans cet appartement, et parce qu'elle payait un loyer très bas.