En continuant à descendre cette rue, on arrive sur le Stadtpark. Ce parc n'est pas entouré par des barrières, il est donc ouvert toute la nuit. Elle décide de faire le tour pour les faire rentrer du côté de la salle de concert, là où il y a les kiosques à glace et le Biergarten. Surtout, là où il y a le canal, qui en été est presque totalement asséché. Tout est en pierre blanche, et elle rayonne étrangement dans la nuit. En arrivant de ce côté là, on arrive sur le côté de la statue de Johann Strauss Fils, en train de jouer du violon pour l'éternité, une statue dorée sur un socle blanc, totalement bling-bling. Ils vont s'asseoir sur la berge, au bord du lac qui forme le milieu du parc.

- C'est ici que je me pose après le marché le samedi. C'est le meilleur endroit pour lire. Il y a des animaux, des gens, et en même temps c'est très calme. J'adore cet endroit.

À peine s'est-il allongé que B. s'est endormi, encore secoué par ses vomissements récents. C. ne tarde pas non plus à le rejoindre, il s'endort roulé en boule, comme quand il dormait contre elle, mais cette fois-ci cela ne le gêne pas de dormir seul, il en est même plutôt content. D. ne parvient pas à trouver le sommeil. Il continue à peser le pour et le contre d'une relation avec Z.. Mais ce ne sont que des questions purement théoriques, puisqu'il sait très bien qu'elle n'est pas encore prête à se mettre avec quelqu'un, et que lui n'est pas prêt à se mettre avec elle. Mais trouver quelqu'un, pourquoi pas.

Z. et A. ne se sont pas encore endormis, ils sont allés faire le tour du Stadtpark. Et péripathétisant, ils en reviennent à un sujet qui les occupe assez régulièrement : la vie sexuelle de Z. Pour A., il s'agit d'une recherche perpétuelle du plaisir charnel qui ne peut que la laisser plus vide après. Pour elle, c'est un besoin primaire, qu'elle remplit sans se poser plus de questions que lorsqu'elle mange. Doit-on préciser qu'elle souffre de crises de boulimie ? Il en est de même dans ses rapports avec les hommes – besoin irrépressible quitte à rappeler le plus pourri des coups pourris de son répertoire, et envie irrépressible de l'éjecter aussitôt l'acte consommé.

- C'est malsain.

- C'est pas malsain du tout, je fais ce que j'ai envie de faire avec des gens qui ont envie de le faire aussi, c'est se retenir qui est malsain.

- Tu parles comme une adolescente. « Le seul moyen de résister à la tentation » etc, c'est ça ? C'est ridicule. Tu sais très bien que ca ne t'aide pas à t'estimer. Tu as le droit de coucher avec qui tu veux et quand tu veux, mais il faut qu'il y ait du respect. Et avec certains, il n'y en a pas. Regarde, B., il ne te respecte absolument pas, et tu continues à coucher avec lui quand tu rentres à Nancy.

- Je l'aime bien. Je sais pas pourquoi, peut-être qu'il me fait de la peine. Et puis on s'est un peu expliqué ce soir, je sais pas si il me respecte mais en tout cas on a trouvé un terrain d'entente.

En désespoir de cause, A. tente sa carte ultime.

- Et les principes, t'en fais quoi de tes principes ?

- J'ai jamais dit que j'avais des principes.

Elle l'exaspère quand elle dit ca. Bien sur qu'elle a des principes, tout le monde a des principes, et il a l'impression de parler à une gamine rebelle. C'est une gamine rebelle de 25 ans, en somme. Si cet aspect l'amuse pour certains points, dans ce domaine, elle ne fait que l'agacer. Voir les lui briser menues.

- Tu as des principes, Z., bien sur que tu as des principes, tu peux pas vivre sans principes.

- Les miens sont peut-être un peu moins étriqués que les tiens, dans ce cas.

Étriqués. Voilà autre chose. Il s'inquiète pour elle et ose lui dire que coucher avec tout le monde n'est peut-être pas une bonne idée, et il est étriqué.

Le soucis c'est qu'il juge quelque chose qu'il n'a aucun droit de juger. Ils ont une amie qui a une vie sexuelle environ aussi trépidante que celle de Z., mais qui le vit mal. Pour cette personne, effectivement, on peut parler d'une vie en désaccord avec ses principes, le décalage créant le mal-être. Chez Z., il y a mal-être, bien sur. Mais il n'a aucun rapport avec briser de quelconques principes. Pour répondre à la question de A., bien sûr, elle a des principes. Beaucoup, même. Ne pas juger les gens sur leur vie sexuelle en fait d'ailleurs partie. Se montrer compréhensive avec ses amis, également. Si A. se présente en ce moment en défenseur de la morale, il semble avoir oublié qu'il faut adapter son discours en fonction de l'humain en face de soi, et pas en fonction de sa propre conception de la vie. Vouloir imposer à autrui ses idées sur le monde et la manière dont il faudrait fonctionner, c'est assez stupide. Surtout dans un sujet aussi intime que le sexe. Et cette insupportable manière de tenter de titiller les cordes sensibles de Z. en la mettant face à ses difficultés à répondre. Vraiment, dans ces moments, A. qui croit être au meilleur de ce qu'il puisse lui apprendre ne se comporte pas comme un ami.

Si il fait ca, ce n'est pas par un besoin irrépressible de la juger, ou de la prendre en traître sur un sujet où elle n'a que peu de répondant. Évidemment, il fait ca parce qu'il l'aime, qu'elle souffre, qu'il ne comprend pas pourquoi et associe ca à quelque chose de rationnel pour lui, puisque son manque de principes semble pointer en direction d'un point faible au niveau charnel. Il ne comprend pas que si il y a bien un domaine dans lequel elle parvient à s'épanouir, c'est le sexe. La situation est compliquée : elle a en fait une espèce d'addiction à son corps, aux corps des autres, beaucoup d'hommes, quelques femmes. Alors, vu comme ca, c'est effectivement quelque chose de nocif. Mais en même temps, elle n'en a jamais souffert.

De manière générale, on ne devrait jamais juger quelqu'un sur sa vie sexuelle. On ne devrait jamais juger quelqu'un. Z. ne juge jamais personne, c'est peut-être pour ca qu'elle a tendance à se faire avoir en amitié. A. sent qu'elle s'est éloigné mentalement, qu'elle commence à mettre des barrière entre eux deux. Elle se retourne vers lui.

- Vous me manquez, tu sais.

C'est l'occasion qu'il attendait pour attaquer.

- T'es sûre de devoir rester ici ? Tu crois pas que tu devrais rentrer en France ? C'est dangereux pour toi de rester toute seule.

- Mais j'ai construit ma vie d'adulte ici. Vous me manquez, j'ai pas réussi ma vie comme j'aurais du le faire, mais j'ai construit ma vie.

- Tu en reconstruiras une à Nancy. Mais tu as besoin de rentrer à la maison. Tu peux pas continuer à vivre comme ca. On te trouvera un vrai job, on te trouvera même peut-être un petit copain fixe, mais rentre.

- Je vais y réfléchir. C'est pas la première fois que l'envie me prend, en fait.

Ils reviennent vers le reste du groupe. Ils se sont tous étendus dans l'herbe, sur la berge, au bord de l'étang. C'est l'un des endroits qu'elle préfère, là qu'elle vient le samedi après avoir acheté des livres anciens au Naschmarkt. Derrière eux il y a la statue de Strauss, qui n'est plus illuminée à cette heure ci. Z. retrouve subitement son énergie.

- On parie que je vais l'embrasser ?

- Hein ? Qui ?

- Strauss. On parie que j'arrive à aller l'embrasser ? Ca sera bien la premìère fois qu'un gars restera de marbre sous mes baisers.

Le jeu de mot n'est pas si mal trouvé.

- Si ca t'amuse. Fais attention.

La statue n'est pas haute, mais le piédestal sur lequel elle est juchée est humide et glissant. Elle dérape plusieurs fois. A. s'amuse un instant du spectacle, puis va rejoindre les autres. Il s'étend dans l'herbe humide, pour une fois il s'en fout d'être propre, et plonge dans un sommeil réparateur.