Le jour se lève. Ils sont toujours couchés dans l'herbe du Stadtpark. Derrière la statue de Strauss, Z. a fini par en descendre et venir se lover contre A. en lui murmurant que c'était le seul en qui elle avait confiance, qu'il ne lui ferait jamais de mal.

- Les autres, A., ils ont toujours une idée derrière la tête. Ils font semblant de donner, mais en vrai, ils prennent, ils essayent de tout prendre, et moi je me défends, tu comprends ? Mais depuis le temps, il ne reste plus grand chose à défendre. Plus grand chose, non. Plus grand chose …

Elle avait fermé les yeux et s'était, miraculeusement, endormi comme une masse. A. sourit. C'est à la fois vrai et faux, son petit monologue. Vrai, elle n'a plus grand chose à défendre. Mais il pense plutôt que c'est parce qu'elle s'est dévoré toute seule. Ou qu'elle était bien contente de se laisser dévorer. Et que eux tous, ils en sont sortis sur les rotules, des relations avec elle, et que si quelqu'un ici avait des idées derrière la tête, c'était plutôt elle. Il n'est pas encore au courant des événements de la nuit. Pour l'instant, D. a décidé de ne pas lui parler de sa déclaration, mais c'est probablement la première chose que Z. fera en se réveillant. Elle a de la dignité, mais pas pour A. Depuis des années, elle le considère comme son meilleur ami, son confident, une partie d'elle. C'est lui qui passait des heures à la réconforter quand avoir trop bu la rendait triste, c'est dans ses bras fraternels qu'elle se sentait le plus en sécurité. Il y avait une forme d'amour entre eux, un amour chaste et pur, l'amour dont Z. aurait eu besoin pour se remettre sur pieds. Mais de ca, elle était encore incapable de s'en rendre compte.

Elle remue. Fronce les sourcils. Il la serre un peu plus fort. Elle entrouvre les yeux, les regarde tous, sourit, et se rendort.

C'est une grande fille, maintenant. Une femme. Mais il se jure de la protéger, toujours. Peu importe combien de temps ce toujours durera. Il vient de comprendre que ce qu'il ressent pour elle, qui n'est, bien sur, pas de l'amour, ne l'a finalement jamais été, ne le sera jamais, est infiniment plus fort que ca. L'amitié la plus sacrée. La vraie amitié. Celle des romans. Un amour non romantique, aimer sans être amoureux. Et que si une seule personne au monde représente le chevalier servant dont elle a besoin, celui qui pourrait la changer et la protéger contre tout, c'est peut-être lui. Il ne sera bien entendu pas toujours là, il faudrait qu'un jour elle soit enfin capable de voler de ses propres ailes. Mais le jour où elle aura besoin de lui, il sera là.

C'est amusant, car c'est le serment muet que se font les quatre garcons au même moment. Elle dort, et ne réalise pas que sur elle sont posées quatre paires d'yeux totalement dévouées, surveillant le moindre de ses souffles, et que l'amour, elle l'a. Le sexe, elle le fera avec d'autres.

7 heures. Le parc s'éveille lentement. Un clodo guitariste s'est posté à une centaine de mètres d'eux, et c'est Z., réveillée la première, qui tend l'oreille. Immédiatement, elle reconnaît ce morceau. Elle l'a écouté des centaines de fois, surtout depuis qu'elle est ici. Une chanson de marins, parlant du mal du pays. Freddy Quinn. Le clodo guitariste chante affreusement faux, et pourtant, lorsqu'il dit que là où il a trouvé l'amour, c'est là qu'est le pays auquel il appartient, elle ne peut s'empêcher de regarder les garcons, et de se demander ce qu'elle est allé faire à des centaines de kilomètres des aimés. Wie lang bin ich noch allein ?

Cette chanson, c'est celle des cœurs solitaires, arrachés à leur patrie. Et pourtant elle aime Vienne plus que tout, mais peut-être pas plus qu'eux. Mais que fera-t-elle si elle rentre en France ? Il lui faudra redevenir sérieuse. Enfin, même ici, il lui faudrait redevenir sérieuse. Elle se demande pourquoi son ambition ultime a disparu, progressivement. Après sa deuxième année de Master, elle était prête à dévorer le monde, à être la plus jeune thésarde sur le campus, à relever tous les défis- barrière de la langue comprise – à s'accomplir en tant qu'universitaire. Et puis d'un coup, l'angoisse. Le défi était beaucoup trop grand. Et plutôt que de rentrer sagement en France finir son cursus universitaire, elle avait décidé de rester là, et puis ce job de pionne au Lycée Francais lui avait permis de subvenir à ses besoins, elle n'avait pas besoin de grand chose en même temps, à part ses fripes et ses livres achetés au Naschmarkt, et puis la vie était suffisamment peu chère pour s'en sortir avec ce salaire et quelques heures de cours et de babysitting données par ci et par là. Certes, cette petite vie lui convenait : elle avait tout le temps pour lire, tout le temps pour regarder des films, et surtout tout le temps pour faire la fête. Mais quelque chose lui manquait. Le moteur qui avait fait que son année de master 2 avait été l'une des années les plus exaltantes de sa petite vie : le pouvoir que la recherche exerçait sur elle.

Elle avait le sujet. Elle avait le directeur, qui continuait à l'inviter à toutes ses conférences dans l'espoir qu'un jour elle changerait d'avis et lui annoncerait qu'elle acceptait de faire sa thèse sous sa tutelle. Elle avait l'ambition. Mais elle n'avait pas le cran. Les couilles. Et quelque part, elle savait qu'en rentrant en France elle les aurait encore moins. Cette situation était inextricable et terrorisante. Elle avait peur de s'éterniser dans ce job qui ne lui convenait qu'à moitié, dans cette vie bien loin de ce qu'elle exigeait d'elle même. Mais elle avait peur de se lancer et d'échouer, sans réaliser que son plus gros échec, c'était d'avoir abandonné avant même d'avoir essayé. Il n'y a pas de véritables échecs autres que les actes manqués. Alors, oui, depuis trois ans, elle vivait en était d'échec permanent. Ca ne l'empêchait pas d'être plutôt heureuse, mais elle ressentait constamment un grand vide, comme quelque chose d'inachevé, comme une fausse-couche dans ses études. Et puis la vie de la fac lui manquait, ce grand bâtiment tout en vitre et plastique bleu, et les heures passées à la bibliothèque musicale, où les bibliothécaires avaient fini par la connaître et à l'appeler par son prénom.

Le moment de magie de Heimweh est rompu : le clodo a enchaîné sur un genre de reprise de heavy métal germanique, et sa voix gutturale fait sursauter B. .

- Merde, il est quelle heure ?

- Sept heures et quelque.

- On a dormi quoi, deux heures ?

- À peu près.

- Et on a encore toutes nos affaires et aucun de nous ne s'est fait agresser sexuellement ?

- Affirmatif.

- C'est quand même pas mal, Vienne.

- C'est pas moi qui l'ai dit.

Les trois autres ouvrent les yeux tour à tour.

- On est où ?

- Toujours au Stadtpark. Pas trop la gueule de bois ?

- Étrangement, non. L'air de Vienne, sûrement.

- On s'y habituerait presque.

- Je connais la continuation parfaite à ce début de journée. Un Steirersemmel. C'est un petit pain avec du fromage, de la tomate et du jambon. Et un énorme cappuccino.

- C'est toi l'experte.

Un Anker se trouve à quelques mètres de la sortie du parc, et ils y retournent afin de déguster leur petit déjeuner. Doucement, le soleil commence à briller, il est même déjà haut dans le ciel vers huit heures.

- C'est la dernière, alors ?

- La dernière quoi?

- Matinée viennoise. La dernière matinée avec toi.

- En fait … Elle jette un regard complice vers A.. En fait, il se pourrait que je décide de faire un bout de chemin avec vous. Il se pourrait que je rentre en France. Je sais pas encore pour combien de temps ni comment je vais me débrouiller, mais je reprends du service dans vos vies.

- T'es sérieuse ?

- Jamais été plus.

Elle y a réfléchi pendant les jours où ils étaient là, et s'est finalement dit que c'était la meilleure des solutions. Reprendre une vie normale. Peut-être faire une formation, pourquoi pas pour devenir bibliothécaire, quelque chose de calme. Près d'eux, près de sa famille, près de ses chats, là où il y a tous ses bouquins. Son petit univers. Quitter celui qu'elle avait construit rempli de vide pour en reconstruire un qui aurait un minimum de sens. Et puis maintenant, elle avait quatre amis sur lesquels elle pourrait compter.

Mais quelque part, le lecteur aura bien senti que quelque chose cloche dans cette décision. Pourra-t-elle vraiment être heureuse dans une petite vie étriquée ? Est-ce qu'elle n'a pas plutôt décidé, encore une fois, de s'accrocher à D., de le suivre au bout du monde même si pour elle le bout du monde est au même endroit que la case départ. Elle a besoin d'une vie plus stable, c'est sur. Je ne veux pas la juger, mais ce changement du tout au tout, c'est tout de même exagéré – digne d'elle. Encore une fois partir presque du jour au lendemain. A. est content, il pense qu'il n'y a qu'en France qu'elle pourra correctement se faire aider, par eux, peut-être par une équipe psychiatrique compétente aussi, par sa famille.

Mais au fond d'elle, quelque chose se dit qu'elle laisse quelque chose d'inachevé derrière elle. Déjà, l'opportunité d'écrire une thèse sur l'opéra français à Vienne. Un projet qui lui tient à cœur – l'un des rares, l'une des choses qui la maintient quotidiennement – un jour elle la fera, cette thèse. Et partir de Vienne c'est dire au revoir à ca – perdre le contact avec le professeur qui se propose pour la diriger, perdre l'habitude de l'allemand, tout perdre.

Et puis il y a Vienne. Ce qu'elle ressent dans cette ville, ce qu'elle a raconté dessus, c'était vrai. Pour l'instant peut-être, peut-être qu'il existe une ville dans ce vaste monde où elle se sentira encore mieux, peut-être que cette ville est en France, elle n'en sait rien, mais ce coup de foudre, elle sent qu'elle ne l'aura que rarement. Et quitter Vienne, c'est quitter une partie d'elle même – elle se rappelle sa rupture avec C. . Ce qu'elle avait dit à une de ses amies : « C'est comme si on m'arrachait un membre ». Elle le ressentait véritablement, et pourtant elle savait bien que c'était fini entre eux. Quand ils avaient vraiment rompu, elle avait commencé à se taillader, comme pour représenter physiquement la souffrance atroce qu'elle ressentait – et puis un ami était arrivé, lui avait pris le rasoir des mains, l'avait nettoyée, et fait promettre de ne plus recommencer. C'était un peu ce qu'elle commençait à ressentir à l'idée de partir d'ici, en moins violent peut-être, mais tout ce qu'elle y avait vécu, les moments forts, la beauté, le calme, ses moments de délire total, les moments où elle était soudain apaisée, rien qu'en marchant au bord du Danube, en regardant les arbres, en allant serrer le sien au Augarten, en regardant l'eau couler, en se posant devant le balcon qui surplombe la Heldenplatz, dans la pelouse, et en se rappelant que si elle aussi avait prononcé un discours sur ce balcon, elle aurait voulu conquérir l'Autriche, avec une telle vue on ne pouvait que vouloir conquérir l'Autriche.

Elle repensait au cinéma en plein air l'été, à la patinoire en hiver, au café Das Möbel où elle traînait pendant des heures pour lire, aux parcs, aux deux musées se faisant face sur la Theresienplatz, et au Primark à une demi heure de bus, au Badeschiff où on pouvait se baigner dans une piscine sur un bateau, aux Heuriger et à leur magie, à la statue illuminée par en dessous de Johann Strauss la nuit, apparition fantomatique et magique.

Pouvait-elle se résoudre à quitter tout ca ? Elle avait dit oui, elle voulait être encore près des êtres chers, profiter d'eux avant qu'il ne soit trop tard, avant qu'eux aussi n'aillent s'égarer aux quatre coins du globe. Là où l'on a trouvé les êtres chers, là est la maison. Vienne n'est en toute logique pas la maison. Et pourtant, en cinq ans, elle s'est bien acclimaté. Seul les grandes crises d'angoisse sont restées, elle a fini par s'y faire. Des fois, des garcons de passage lui demandent ce que sont ces traces sur ses cuisses, ses hanches. Ils trouvent des explications amusantes, parfois poétiques, pour se détourner de la vérité : quand elle a peur, elle se fait du mal. Peut-être qu'en rentrant en France elle supprimera les raisons de l'angoisse – l'éloignement, l'impression de ne jamais totalement comprendre ce qu'on lui raconte – et en même temps elle sait que cette chose lourde, elle la portait avant. Ce n'était pas un changement d'air qu'il lui fallait. Mais elle n'arrivait pas à mettre le doigt sur ce qui lui manquait pour étouffer l'angoisse. Ce n'était pas un homme, elle en avait acquis la certitude pendant ces quelques jours – si aucun d'entre ces types formidables n'était capable de la faire changer, alors aucun homme n'en serait capable. Elle avait enfin compris qu'elle devait se sauver toute seule.