Un dernier regard sur son appartement. Enfin, pas le dernier, elle n'a pour l'instant emmené des affaires que pour la semaine à venir. Elle réglera ensuite son déménagement définitif. C'est le genre de chose qu'elle a tendance à régler au dernier moment, de toutes façons.

- Oui, prête.

Tu parles. Elle n'a jamais été moins prête, et en même temps elle est excitée par cette nouvelle aventure. Ce n'est pas tant le retour en France que le trajet avec eux qui lui plaît. Repartir à l'aventure avec eux tous. Leurs chemins se sépareront sûrement une fois arrivés là bas- elle sait que cette fois-ci, l'absence de B. durera un peu plus que la durée réglementaire, que D. s'effacera doucement de sa vie jusqu'à ce qu'elle l'oublie, qu'il y aura une gêne avec C. le temps qu'ils puissent rire de l'histoire de la bague.

Ils roulent pendant trois heures. Z. est sur la banquette arrière, elle s'est endormie, la tête sur l'épaule de C. D. la regarde de temps en temps dans le rétroviseur. Il lui envoie des sourires, en réponse à celui qu'elle a sur les lèvres. Elle a l'air apaisée, enfantine. Ils se sentent tous comme ça. Ils la ramènent au bercail. Ils sont en paix avec eux-même, elle est en paix avec eux, et peut-être qu'elle appliquera bientôt ce nouveau principe à sa propre personne. Il n'y a que A. qui commence à se poser des questions. Le choix qu'elle a pris, c'est de rester dans un terrain connu, de renoncer à sa nature d'aventurière, de renoncer à sa petite folie, en somme, de renoncer à tout ce qu'elle est, tout ce qu'elle devait être pour leur plaire. Il est soulagé, bien sûr, qu'elle se décide enfin à se reprendre en main. Mais en même temps, il ne peut s'empêcher de se demander qui il est pour décider pour elle ce qui est le meilleur. Si elle se sent si bien que ca à Vienne, est-ce que ce n'est pas sa place ? Pour une fois, il se remet en question : ce n'est pas à lui de contrôler la vie de Z., pour ce qu'il pense être son bien. Et si son bien à elle était de rester dans cette ville, de continuer sa vie en tourbillon, l'alcool, les hommes et les cigarettes, et si finalement elle était heureuse comme ca et qu'elle n'avait pas pas besoin d'être sauvée ? C'était ca, en fait. Tout le monde était intimement convaincu qu'il fallait la sauver, que c'était une petite chose fragile qui ne pourrait pas s'en sortir seule, qu'il fallait la prendre dans leurs bras et l'emmener à un endroit où elle serait à l'abri. Mais c'était une femme maintenant, plus une petite fille. Malgré son sourire et sa robe bleue à petits cœurs, c'était une vraie femme. Pas au sens féminin du terme, c'était une adulte, plutôt. Et une adulte, on la laissait faire ce qu'elle voulait, en continuant de loin à y faire attention.

Un cahot sur la route réveille leur amie.

- On est où ?

- Prêt de Linz.

- On peut passer par la ville ? Juste pour visiter un peu en voiture.

- Pourquoi pas. Ça nous fait pas un si grand détour.

- On peut mettre un CD ?

- Ça dépend quoi. Tu vas nous sortir de la musique traditionnelle autrichienne ?

- Je me serais bien écouté une dernière fois la Marche de Radetzky, mais malheureusement pour moi et heureusement pour vous je ne l'ai pas en disque. Non, j'ai une compilation de trucs sympas, on devrait tous trouver notre bonheur dessus.

- Va pour ça.

La première piste est How soon is now, des Smiths. Elle s'affale sur son siège, heurtant C. au passage. Au refrain, elle chantonne elle aussi : You shut your mouth/How can you say/I go about things the wrong way/ I am human and I need to be loved / Just like everybody else does. Et au fur et à mesure que sa voix se fait plus forte, elle réalise que ces paroles la touchent plus qu'elles ne devraient. C'est vrai, comment peuvent-ils dire qu'elle fait mal les choses ? Sur quelles bases ont-ils décrété qu'elle se perdait dans ce qu'elle faisait ? Dans tout, elle faisait de son mieux, et c'était déjà pas mal. Son mieux n'atteignait pas le bien pour la plupart des gens, mais enfin elle luttait contre elle-même en permanence, et malgré ca elle était capable d'avoir une vie sociale, de travailler, de survivre toute seule dans une ville dans laquelle elle n'avait pas grandi. En quoi rentrer était-il une meilleure décision ?

Survivre en permanence. Oui, c'était ca. Exactement ca. Et ce serait la même chose dans sa petite ville de province, puisque c'était la même chose avant qu'elle ne parte, ca l'était maintenant, ca le serait probablement toujours. Et finalement, ce qui la dérangeait le plus dans cette situation, c'est qu'elle voyait précisément où était l'issue de secours, mais qu'elle était incapable de saisir la main qui lui était tendue. Elle savait ce qui lui restait à faire pour être obligée d'améliorer son mode de vie, se replonger dans sa passion, faire disparaître ses démons à coup de recherches en bibliothèque, se fixer des objectifs, de petits objectifs chaque jours, faire disparaître le grand vide qui menacait en permanence de l'avaler à coup de travail. C'était ca, l'issue. Ce n'était pas rester pour toujours cette fille un peu vide, prétexte à fantasme. Elle comprenait qu'elle ne devait pas vivre pour les autres, devant les autres. Elle n'était pas un personnage, elle était une personne. En pensant à tout ça, elle se grattait la nuque presque jusqu'au sang, comme si soudain le camélia inscrit là n'était plus à sa place. Elle n'était pas un foutu personnage de la foutue histoire de mecs qui n'étaient même pas amoureux d'elle. Même si ils avaient été amoureux d'elle, qu'est-ce que ca aurait changé ? Elle devait commencer à vivre par et pour elle-même. Elle n'avait pas besoin des hommes. Elle avait besoin de ces hommes, bien sur, mais pas parce qu'ils étaient hommes, parce qu'ils étaient eux. Ce n'était pas la fin de son histoire qui était en train d'arriver, ça ne pouvait pas être écrit comme ça. Finalement, elle s'était toujours trompé en se croyant héroine de sa propre vie. Elle avait toujours accordé bien trop de place au sexe dit fort, se placant par conséquent dans une position de faiblesse qui la forcait à compter sur des bras musclés pour la sauver d'elle-même, alors que la force, c'était celle qu'elle contenait qui importait. Elle ne tenait jamais les promesses qu'elle se faisait. Mais celle-ci, elle comptait tout faire pour la mettre en œuvre : ne plus rentrer dans le jeu de personne, jouer sa partie jusqu'à la fin, et si cela passait par se retrouver seule – et par seule elle entendait, sans petit ami ni plan cul régulier -, elle serait seule. Elle devait apprendre à se comporter en adulte et plus en petite fille capricieuse et codépendante.

Elle a les poings et la mâchoire serrée, mais autour d'elle personne ne remarque qu'une transformation est en train de s'opérer. Elle voudrait les réveiller, déranger le conducteur, pour leur dire que ca y était, elle avait enfin compris la morale de l'histoire. En même temps, elle savait très bien comment ils réagiraient. Ils ne la prendraient pas au sérieux, et cela lui ferait encore plus de mal.

Ils ont finalement fait le détour pour voir Linz, et se sont garés devant la gare. Elle décide d'aller aux toilettes, pendant qu'ils vont acheter des cigarettes. Ils remontent tous en voiture, et l'attendent.

- Elle en met, du temps. Elle est pas malade au moins ?

- Mais non, elle allait bien.

- On devrait peut-être aller voir quand même.

- Ouais ? À toi l'honneur, tu nous raconteras à quoi ressemblent les chiottes des femmes.

- Con. Non mais, sérieux, elle fout quoi ?

- Appelle-là. Elle a pris son portable, non ?

- Je crois. Elle a pris son sac en tout cas.

A. sort son portable. Il a recu un SMS. Il démarre le moteur.

- Mec ? Tu fous quoi ?

- On rentre.

- Quoi, t'es en pétard parce qu'elle met du temps ? On va pas l'abandonner juste parce qu'elle doit être en train de vomir dans les toilettes d'une gare miteuse !

- Elle veut pas qu'on l'attende. Elle est partie.

Il sourit, un peu. Il s'en doutait. C'est dommage, il aurait bien aimé passer encore quelques jours à rigoler avec elle. Mais pour une fois, il approuvait sa décision.

- Merde, mec ! Elle a dit quoi ?

J'ai pris un train pour Wien. Je vais accepter pour la thèse. Merci – je vous aime – tous.

 

La seule chose réelle dans cette histoire, c'est les détails sur Vienne, dont la position géographique du Gnadenlos, au beau milieu du Triangle des Bermudes, où j'ai eu de nombreuses révélations métaphysiques. Pour le reste, il n'est pas difficile de comprendre que A, B, C, D et Z ne sont pas de vraies personnes. Des archétypes, un genre de procédé rhétorique visant à donner à ce petit conte une valeur édifiante – Ce Qu'il Ne Faut Pas Faire En Amour. Voire, Ce Qu'il Ne Faut Pas Faire Dans La Vie, suivi de la rédemption. Car tous ont fini par trouver leur chemin, ou du moins son début. C'est une histoire qui commence très mal, et qui finit très bien.